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EN GREVE 2

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Tôt ce matin-là, il y a un siècle.
Je quitte l’autoroute, laissant la bande blanche qui se découpe de pointillés pour retrouver la folie plus bucolique d’une route de campagne.
Je vais à Meaux. Encore une concession qui ouvre, encore une formation à donner.
Je ne suis pas réveillé, je n’ai pas envie de me réveiller. J’ai envie de me coucher. Seul.
Elle est plantée là, un sac de voyage posé à coté d’elle.
Elle m’attend. Je sais qu’elle ne peut que m’attendre et quand ses yeux se posent pour la première fois sur moi, ils restent dans ma poitrine comme une masse qui m’empêche de respirer.
Je ne m’arrête pas.
Je n’ai pas le droit de m’arrêter, pas le droit de faire monter des personnes étrangères à la société, pas le droit d’être accompagné.
Je vis avec trois sièges vides. Eternellement.
Deux kilomètres plus loin, le rond point me fait valser, un tour de manège.
Elle se découpe après quelques minutes.
Je sens mon cœur battre plus fort, ou bien je le sens peut être pour la première fois.
Elle n’a pas bougé.
Ses talons noirs claquent sur le bitume, elle n’a pas regardé pour traverser, je l’ai fait pour elle.
Déjà.
Jupe noire stricte à peine chastement fendue au dessus du genou, tailleur assorti sur une chemise d’homme au décolleté désinvolte, elle danse sous mes yeux sans me quitter du regard.
La porte s’ouvre, elle engouffre mon univers, bouffe tout l’air qui s’y trouve et le crache en un venin brûlant qui me déchire la gorge.
Je ne la regarde pas, je démarre et reprend l’autoroute.
J’ai peur.

Ma route se déplie sous mes phares depuis maintenant une heure.
La nuit a envahit l’espace. Paris s’éloigne comme je l’ai toujours rêvé, Paris a fondu dans le rétro depuis longtemps. Je hais Paris, je hais la province. Pas de jalousie sur les nombrils niaiseux des gens qui sont nés quelque part.
Je ne sais pas quelle autoroute je hante. Demain Meaux m’attendra longtemps.
Pas un mot échangé, pas un souffle à part le hurlement brutal de l’air qui entre de temps en temps par le carreau qu’elle baisse pour faire échapper la fumée de ses cigarettes.
Je véhicule un fantôme et je ne le sais que trop bien. Son profil, éclairé par les petites lumières imbéciles du tableau de bord, attire inexorablement mon regard mais je résiste. C’est une méduse et je sais que si mes yeux se posent sur son corps, sa peau trop parfaite, la pierre coulera en moi, mon sang se figera comme un béton et je ne pourrais rien faire, rien, même pas crever.
Je roule sans but, je ne sais même pas si elle veut avancer, s’arrêter ou me tuer mais je me sens bien.
L’impression fade que la route est à moi, à nous. Ce nous me vient naturellement puis ma tête se vide, ma joie disparait et je ne sens plus rien, juste le volant et la vague impression que mon corps pèse quelque part. C’est bon. Bon de ne plus être, bon comme devenir une image, une photo vieillie d’un inconnu accroché dans un salon, un être qui a du compter pour quelqu’un quelque part mais dont on a oublié jusqu’au nom.
Je suis simplement là, figé dans l’éternité, le néant comme linceul et c’est bien. Suffisant.
Elle brise tout.
« il faut qu’on y passe »
Elle a jeté la phrase comme un kleenex sale. Ses yeux indiquent un panneau d’aire d’autoroute. Un relais à camion.
Je ne dis rien, je ne veux pas avoir compris.
Le clignotant, le volant qui vire doucement sur la droite, tout corps exige son dû. Les mots résonnent et mon corps revient brutalement, je le sens appuyer si lourdement, si brutalement dans cet habitacle que mes poumons peinent à reprendre un peu d’air. Mes pensées s’affolent et la note simple qui habitait mes tympans se transforment en un vacarme in soutenable.

J’aurais pu refuser. J’aurais pu faire semblant. J’aurais pu. Mais je n’avais pas envie de lui mentir. Ni à ce moment, ni jamais.
J’immobilise la voiture loin de tous les camions, sous un amas de branches salies qui fait un saule. Elle sort, ouvre la porte passager à l’arrière. Je ne me souviens plus.

Dans les belles histoires, les amants profitent de la nuit pour fuir mais notre histoire n’a plus rien de beau.
En se donnant comme ça, simplement, salement, elle a volontairement brisé le charme. Ce qui fait le désir et ferait courir le moindre âne a été effacé.
L’étreinte fut belle mais sans passion, juste animale. Pratique et sanitaire.
Maintenant, nous sommes à égalité.

Je la regarde. Mes yeux ont perdu le voile du désir, elle apparaît simplement et je n’arrive plus à lui trouver la violence et la force qu’elle avait tout à l’heure.
Je n’arrive pas à lui donner d’age non plus, mais elle est devenue plus jeune et beaucoup plus banal.
Je n’ai pas envie de rester ici. Et je crois que je n’ai pas non plus envie de rester avec elle.
Ma vie revient comme des lames de fond qui lavent tout, je pense à ma femme, non pas à un amour utopique qui pourrait faire briller une once de remords mais comme une obligation, une référence que je dois avoir à cet instant et qui devrait éveiller des regrets.

Je plonge la main dans ma poche et sors mon nécessaire. En deux minutes, le joint est roulé et transforme doucement l’air calfeutré de l’habitacle en bocal insoutenable.
Le chanvre me fait du bien et ses doigts qui viennent saisir le mégot entre mes doigts sont une violence.
Elle aspire une longue bouffée et lâche la fumée d’un coup sur une toux saccadée. Des larmes adolescentes lui perlent au coin des yeux, son nez rougit sous l’irritation provoquée.
Elle perd son charme avec les minutes qui nous éloigne de la rencontre.
Elle est, maintenant, une gamine déguisée qui s’est perdue nulle part ou une nymphomane bourgeoise venue chercher le grand frisson.
Je ne l’aime toujours pas.

« tu vas m’aider ? »

Ce tutoiement, je n’arrive pas le trouver disgracieux.
Elle remet son chemisier d’homme un peu sali et remonte ses bas dont un a été filé dans la bataille.

« je ne sais pas ».

Elle ne relève pas. Ses gestes sont très précis et sans hésitation. Une habitude semble guider ses mains sans qu’elle ait besoin d’y penser. Il n’y a aucun miroir et pourtant ses cheveux se retrouvent attachés en une queue de cheval parfaite en quelques secondes.

« je ne vois pas pourquoi je devrais vous aider… vous avez l’air d’aller très bien ».

Mon « vous », lui, est chargé de distance, sans respect.
Je me suis rhabillé vite fait. Je n’ai pas envie de prolonger un moment de fausse intimité. Et surtout je commence à avoir froid.
Sa main est partie. Je n’ai rien vu venir, j’ai entendu le claquement bien avant de sentir monter la douleur.
Il fait noir d’un coup. Le halot artificielle du lampadaire qui habite le lieu renvoie l’ombre d’un visage, les nimbes sombres d’une colère.

« Qu’est ce que tu crois ? Que je suis une pute ? Tu crois que tu peux me baiser comme ça ? »

Son regard brûle et les brins d’or qui me fascinent sont devenus des braises chauffés à blanc.
La fumée me pique les yeux et à mon tour une larme se dessine. Je baisse le regard. Je n’ai jamais reçu de gifle d’une femme. Surtout quand c’est moi qui ai commencé.

La folie est revenue. Elle plante sur le monde ses crocs de louve et son arrogance me fait revivre. Je n’en peux plus. Elle a raison.

Son regard se pose sur les camions au loin. Une cabine est allumée.

La porte claque et je la vois s’éloigner vers la station. Un animal qui fuit.

J’attends dans la voiture. Depuis deux heures je pense.
Quelques gobelets sales traînent sur le tableau de bord et des mégots cartonnés flottent dedans.
Je m’ennuie.
Les camions sont partis les uns après les autres et je suis presque seul sur le parking.
J’attends le bus peut-être.
Je ne sais pas ce qui fait que je suis là. Comme un chien seul.
Elle m’a rien dit et je ne connais même pas son nom. Elle non plus.
Nous ne sommes personne l’un pour l’autre.
J’attends.

Je regarde ce gros mec hirsute sortir des douches, il fait un signe de la main à la caissière et pousse la porte.
Il remonte dans le dernier camion du parking et démarre.
Je suis seul.
Elle n’est plus là.

La caissière attend simplement que le temps passe. Elle jette un œil inquiet par les larges portes vitrées vers ma voiture et allume une radio derrière elle.
Un employé en uniforme rouge et gris arrive par une porte de service.
Il se hisse sur un tabouret haut du comptoir et elle prépare deux cafés.
Ils sont amants ou ennemis. Elle rit beaucoup et passe souvent les mains dans ses cheveux gras de friture. Il est de trois quart, légèrement vers la porte et regarde dehors.
Chaque fois qu’elle tourne le dos, il lui jette un œil furtif, cherchant un décolleté ou une chute de rein où finir la course de son regard puis reprend son attitude distante, calculée.
Elle sait que son corps lui parle.
Une vie ordinaire pour des gens sans intérêt.
Je m’endors.