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EN GREVE 3

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Ma tête tourne et le vent embrasse les larmes, les mélange à ce goût de raté, cette force molle que je laisse courir le long de mes jambes.
L’air s’engouffre dans mon blouson, le tend comme une voile, je veux voir mon corps flotter dans cet espace inutile entre le ciel et la mer.
Emportes moi et jettes moi dans ces heures fumeuses, dans cet habitacle crasseux.
Mes jambes cèdent enfin, le vide dévore mon corps puis la mollesse humide de l’herbe contre mes genoux anéanti l’espoir de la chute.
Le choc chasse un soupir sous le poids de mes épaules.
Ma tête roule sur mon torse. Tant pis. Ce n’est pas aujourd’hui que je m’envolerai.

Je ne suis pas retourné dans ce garage sale, cette succursale minable où les veaux aux regards déjà remplis de certitude n’attendent rien de moi.
Ils connaissent déjà toutes les voitures puisqu’ils ont joué aux Majorettes, ils les démontent mieux que moi, ils ont certainement raison.
La terrasse du restaurant est froide, battue par un vent de large chargé d’eau douce et salée.
Le serveur tente de réchauffer l’ambiance d’un sourire faux et vide et d’une jovialité inconnue sous cette latitude. Je lui rends son sourire, sans vie, sans envie.
Je suis un automate au service de ses organes, il est un pantin aux sévices des miens.
Je l’imagine chez lui, nu, devant la glace minable de sa toute petite salle de bain. Son corps est mou, son ventre flasque et blanc comme un œil de poisson cuit, il exerce son sourire pour lui donner toutes les nuances de la joie à la haine, de la sincérité au mépris.
Il se retourne, s’habille et part travailler.
Bien sûr il croise cette femme superbe mais chastement vêtue. Bien sûr il la déshabille, la jette sur un lit imaginaire au milieu de la rue et la baise comme un chien.
Bien sûr mais lui, lui, garde son sourire.
Abjecte personnage.

Je ne retournerai pas chez moi, je n’irai pas à l’hôtel. Le vide qui le borde m’appelle trop.

En sortant de la vie, elle a fait une entrée fracassante dans la mienne.

Le serveur claque une tasse sur la table en verre. Un café.
J’ai envie de lui jeter la tasse à la gueule, envie de lui brûler son sourire. Mes doigts se ferment dessus, la chaleur envahit ma main, me fait mal. Je ne bronche pas.
Merci. Il s’éloigne.
Le revolver dans la poche de mon blouson pèse sur ma cuisse.
Je vais le tuer. J’en suis certain maintenant.
J’ai acheté cette arme il y a des années. En même temps que ma maison en fait. Une arme, une maison ou l’inverse. Je crois que je me suis laissé influencer par des amis. En tout cas j’aime à le croire.
Le besoin de défendre quelque chose, défendre des murs, défendre des vies, défendre ma vie en en ôtant une. Le concept ne m’a jamais plu.
L’arme est restée dans sa petite boite avec ses balles sagement alignées.
Elle me faisait peur. Maintenant je comprends que c’était de l’attraction, la peur de céder.
L’envie plutôt. J’ai cédé et j’ai commencé à la prendre avec moi en voyage.
Le métal n’est pas froid quand on le prend en main. C’est faux, des conneries de romancier. Il est dur, mais presque pas assez, presque pas crédible. J’aimerai entendre son bruit, j’aimerai voir cracher le feu. Sentir à la seconde où l’on presse la détente que quelque chose d’inéluctable est en train de passer, sentir pour la première fois que les conséquences seront aussi immédiates qu’un projectile qui frappe une poitrine pour ôter la vie.
Je ne me sens pas plus puissant. Je me sens même pas plus vivant.
Qu’est ce que j’aurai fait si elle avait eu cette arme dans la main il y a des années ?
Est-ce que je l’aurai conduit quelque part ? où ?
A Paris ?
J’irai là-bas.