Ses longs doigts appuient sur le capot de la voiture, elle me regarde à travers le pare-brise embué. J’aurai aimé que son visage soit éclairé ou tout du moins couronné d’un halo.
Je me redresse doucement, les tempes battantes. Ma bouche est sèche et ma gorge en feu. Je cherche dans les poches mes cigarettes qui sont sur le tableau de bord.
Une lueur pâle et grise semble éveiller un jour triste et humide.
Ses cheveux sont toujours retenus en une parfaite queue de cheval mais quelques mèches sont collées à son front par la bruine de ce matin.
Elle ne me sourit pas.
Je ne lui souris pas non plus.
Mon briquet hésite en quelques étincelles rapides avant d’enflammer le bout sec de la cigarette.
La fumée me donne tout de suite envie de vomir comme si elle avait rempli mon estomac à ras bord. J’ouvre la porte et prend l’air froid en plein visage.
Une chute immense de l’habitacle chaud et nauséabond à ce bitume gelé et glissant, une marche que j’hésite à franchir.
Je regarde à travers le pare brise, elle n’a pas bougé.
Sa peau ne se barre pas d’une armée de chair de poule alors que je sens le gel me figer les os.
Ma silhouette se dessine à peine sous mes pieds et je me laisse traîner par l’attraction qu’elle exerce.
Je veux résister, une envie qui s’éveille comme un souvenir. Je pense à ma femme, à mon patron et à son bureau ridicule, à mon avenir.
Quel avenir ? je n’ai déjà pas de présent et mille fois trop de passé. J’avance dans la vie en attendant que se passe le jour. Qu’il s’accumule comme un fardeau ou un travail accompli, mal fait ou bien fait, qu’est ce que ça change fondamentalement ?
Il est fait.
Une journée nouvelle est déjà tracée comme la précédente et les petites joies déjà éteintes par la patine de l’habitude.
Mes sourires sont d’occasion, ils sont des souvenirs et au plus loin que je remonte, je n’en trouve pas un sincère. J’ai oublié ce que c’est de rire jusqu’à ce que les larmes vous perlent des yeux et quand la pression est trop forte mes poings restent sagement serrés dans les poches de mon manteau, fermés comme des blocs de pierre mais lâches pour ne pas être dérangeants.
Je suis d’occasion avant que d’être de collection.
Et elle.
Elle semble si pleine, si chargée, si vivante, pas plus que moi, mais là où je cache mon mépris, elle a remisé toute sa haine.
Je suis un galet, elle se cache dans un éclat de quartz brillant mais coupant comme un couteau et juste là pour taillader la plante des pieds.
Une colère blanche, calme et tranquille. Celle que je ressentirai beaucoup plus tard, dans une salle de bistrot, un Smith&Wesson en main posé sur le front lisse d’un serveur.
Je fais quelques pas mal assurés vers elle.
Son regard ne change pas. Il est juste attentiste mais n’espère rien de moi. Je suis un objet mais je ne peux m’empêcher de croire l’inverse. Sa posture légèrement cambrée, impose le silence qui se doit, pourtant…
« je vous ai attendu »
Elle sourit enfin. Un sourire qui me fend le crâne et laisse échapper des milliards de moucherons noirs qui viennent mourir devant le spectacle.
Ce sera son seul sourire.
Elle accélère le temps et malheureusement ses lèvres se détendent et sa moue légère revient se poser sur sa bouche.
Je lui tends la main pour m’assurer que je ne délire plus mais ses doigts saisissent les poignets de son sac qu’elle me tend comme une laisse. Tout ce que j’aurai c’est le contact de ce simili cuir et le poids de sa garde-robe qui tire sur mon poignet.
J’ouvre le coffre et dépose le sac comme une relique.
Elle a déjà monté ses longues jambes fines sur le siège passager et allume une de mes cigarettes.
Je la regarde par delà la plage arrière de la voiture. J’hésite un instant comme un alcoolique en manque devant un verre de whisky mais je sais que de toute façon, je vais monter dans la voiture et la conduire où elle voudra.
Ce sera à Reims.
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