Nous sommes arrivés à Reims en début d’après midi.
Pas un mot pendant l’heure et demi de route sauf une adresse que j’ai rentrée dans le GPS.
Centre ville de Reims, une grande maison bourgeoise comme il en est des dizaines alignées dans cette ville.
La façade est imposante, trop même, à la limite d’être lugubre.
Deux étages qui arborent des fenêtres hautes mais étroites. De la pierre grossière partout et quelques marches pour accéder à la porte d’entrée.
Elle est sortie sans un mot, sans un regard pour moi et a gravi l’escalier. Elle a sonné et la porte s’est ouverte de quelques centimètres.
Je l’ai regardé discuter avec l’ombre qui se cachait derrière une chaîne qui bloque l’ouverture puis une main vieille et osseuse a libéré le battant et elle a disparu.
J’attends ici.
Je ne ressens aucune faim, pas de besoin naturel, pas même l’envie de respirer.
J’ai juste dans mon ventre un vide immense, un manque de vie, simple et lourd à la fois.
Je ne sais pas jusqu’où j’irai.
Ça fait maintenant deux heures qu’elle est là-dedans et bien sûr mon esprit a disséqué des dizaines de milliers de fois l’image de son corps nue sur la banquette arrière de ma voiture.
Je la vois maintenant offerte au regard presque mort d’un vieillard libidineux, mou et prêt à tout pour croire encore quelques minutes qu’il n’a pas la mort pesant sur les épaules.
Je ne ressens aucune jalousie, je sais que nous sommes au-delà de ça, bien plus loin dans une relation qui est née sans nous et qui grandit sans que nous le sachions.
La porte s’ouvre doucement et je vois son pied nu apparaître en premier. Elle sort avec une grâce de lionne et se rechausse une fois sur le palier. Ses cheveux sont détachés et laissés libres. Ses jambes sont nues.
Elle lève la tête vers la voiture et j’y vois ce qui va me faire la conduire dans encore une dizaines d’autres villes : pendant un battement de cil, elle a eu peur, horriblement peur. Une terreur absolue que je sois parti sans elle, la laissant sur le perron de cette maison fantomatique.
Puis ses pupilles reprennent la couleur du mépris ou de la froideur quand elle repère la voiture et elle descend les marches comme une star de cinéma ignorant son public.
La porte s’ouvre, elle s’installe et ferme les yeux pendant quelques secondes de pur relâchement. J’imagine qu’elle efface les images qu’elle vient d’accumuler dans son crâne, oubliant phase par phase les affres que l’homme lui a fait subir.
Ses poings se ferment et s’ouvrent en rythme et les muscles de son visage se crispent par ondes successives.
Elle s’offre un carnage d’une violence absurde avec comme seul point d’orgue ce vieillard inconnu qui doit être en train de dormir ou de mourir maintenant.
Son souffle est lent, profond, calme. Professionnelle.
J’attends la tempête qui doit forcément venir maintenant.
Elle se redresse, prend une dernière aspiration avant de replonger en apnée puis souffle doucement entre ses lèvres et ouvre les yeux en dépliant ses doigts longs et parfaitement entretenus.
Elle saisit son sac et pioche une paire de bas noirs. Elle relève sa jupe à la limite de ses dessous noirs et enfile la soie sur sa peau blanche sans se soucier une seule seconde de mon regard.
Nous n’en sommes déjà plus là.
L’opération terminée, elle pose enfin ses yeux sur moi et me sourit brièvement.
« Merci »
J’ai pensé le mot et ce sont ses lèvres qui l’ont libéré.
Je tourne la clé et démarre loin de ce lupanar d’un instant et nous noie comme un couple superbe au milieu d’une circulation de province.
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