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en grève 12

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Je rentre en début de soirée. La voiture de ma femme est garée devant le garage. A l’ordinaire, j’aurais pesté contre cette habitude qui me pousse sur le petit parking à cent mètres de la maison, mais là… Il n’y a plus rien d’habituel.

Quand je mets la clé dans la serrure, elle est dans la cuisine et j’entends le bruit de fond de la télévision. Quelques coups de bois sur du métal ou des assiettes, elle finit le repas. 19h30. Une ponctualité exemplaire. Je jette mon blouson sur le canapé et m’avance vers la cuisine. Elle ne me voit pas venir et reste debout face à la cuisinière. Un tablier de coton est noué dans le dos. Elle est belle. Je le sais mais mon cœur reste sur un rythme désespérément lent et régulier lorsque je la prends dans mes bras. Je m’appuie au chambranle de la porte et la regarde, attendant l’étincelle qui n’est jamais venu. Elle fait quelques mouvements secs et je vois que ses lèvres bougent dans un monologue silencieux qui semble l’absorber totalement. Elle verse les pâtes dans un plat en verre et se tourne pour le poser sur la table. Sa surprise même semble parfaitement contrôlée, sa réaction de sursaut, le plat qui lui glisse des mains et vient exploser à ses pieds, sa bouche qui forme d’abord un « ah » soulagé puis un froncement de sourcils qui annonce un « oh » rageur face à sa maladresse et finalement les lèvres qui s’affaissent à la vue de mon visage. J’avais déjà tout prévu et je ne suis pas une seconde déçu. En tout cas par cette réaction. Le sol est une peinture surréaliste sanglante de pâtes, de sauce tomate, de viande, de morceaux de verre et de nos paires de pieds qui trempent dans cet ensemble. Je souris et le visage de ma femme retrouve doucement les couleurs de sa muraille de vie, elle regarde son plat étalé puis relève la tête vers moi, les interrogations qu’elle ne prononce pas gravées dans les yeux. « je me suis battu ». Elle fait de grands efforts pour venir vers moi mais je vois maintenant dans ses yeux une flamme nouvelle, inconnue jusqu’à maintenant : le dégoût et ça me convient. Ce que j’ai à lui annoncer après n’en sera que plus facile si elle ne m’inspire que de la colère. Elle s’approche de mon visage qu’elle regarde comme une charogne sur le bord de la route, ses doigts restent à quelques centimètres de mon visage mais ne me touchent pas. « tu es …et ton nez ! il est cassé ! » Puis comme si le temps venait de reprendre sa course, elle se tourne vers le coin de la cuisine où sont entreposés par ordre de taille les balais, aspirateurs et serpillières et je la regarde se soucier de son plat et de son carrelage. « qu’est ce qu’on va manger maintenant ? - je m’en vais… » Elle n’a pas entendu ou ne veut pas entendre et ses gestes ne sont pas figés. Elle s’active comme si je lui avais annoncé qu’il pleuvait. « il me reste bien des œufs et une tranche de jambon mais ça suffira jamais non ? - je m’en vais. - à moins qu’il me reste des conserves…. Le temps de les réchauffer - je m’en vais. - Je vais aller voir » Je sais qu’elle ne peut pas ne pas m’avoir entendu, elle sait mais elle a cette certitude comme absolue : sa vie. Tout son équilibre dépend de ce qu’elle a construit, de ce que je dois faire et dire et répondre. Mais pas une seule seconde, depuis le jour où je l’ai rencontré, elle n’a douté que cette phrase sortirait de ma bouche. Je quitte la pièce et monte dans la chambre. Je sors de sous le lit une immense valise souple et verse le contenu de mon armoire. Ma trousse de toilette est sagement rangée dans la salle de bains. Dans le tiroir de mon bureau je récupère mon sachet d’herbe, mon arme et la boite de balles, l’ordinateur portable et le cellulaire du boulot et rabat le couvercle de la valise. Elle est presque vide finalement. Je n’avais rien à moi ici. Je la traîne en bas des escaliers et m’approche de la porte. Elle est dans l’encadrement de la porte de la cuisine et s’essuie les mains nerveusement. Je devine les coulées de larmes sur ses joues mais elle garde une forme de sourire. « Je ne t’attend pas pour manger alors ? » J’ouvre la porte et disparaît de sa vie.