Adieu les chiens.

Difficile de faire un tri de choses affichables dans les cartons de Mano Solo. Je pense que tous les héritiers d’un artiste disparu se trouvent devant ce dilemme :qu’est-ce qui est publiable, livrable au public, et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Où s’arrête le légitime hommage pour sombrer dans l’abusive indiscrétion ? Qu’est-ce qui correspond à l’image lumineuse que l’auteur donnait de lui, et qu’est-ce qui correspond à la part d’ombre qu’il préférait tenir secrète ?… Pour le beau texte ci-dessous (écrit à Bruxelles durant un voyage où il accompagnait Alice en tournée Zingaro, je pense être en règle avec Mano puisqu’il l’a lui même daté et signé. (Avez-vous remarqué qu’il mettait presque toujours un point à ses titres ?)

Adieu les chiens.

Vivement qu'on soit vieux, qu'on crève et qu'on se barre d'ici. Vivement qu'on soit deux, qu'on s'enlève et qu'on s'allonge sur le corps d'un ours, de toutes nos pattes, dans un fumet sauvage et envoûtant, vivement l'eau vive qui jamais ne ment, vivement la boue qui nous protège, nous fera renaître, arrêter de paître arrêter de humer sans sentir, de fumer sans mourir, de vivre comme une cendre, au gré d'un feu, ou d'un vent de dispersion totale, fatale, vivement qu'on se mette à table, avec des ours, des chiens, des anges nègres à coup de tambours, que l'on mange du velours plein d'épines comme pain d'épices, des bâtons de piment, des paquets d'orages en kilos d'oranges, la pluie sur la montagne et moi je m'en vais, vivement que je m'en vais, pour aller là où je vais, depuis le jour où tout se vit sans moi, sans elle et sans regrets pour un monde de vide pour une pluie acide, pour des lendemains d'étain, gris de pluie et de bouteilles vertes et pas mures. Depuis que tout est comme ça c'est de ce puits que le fou ne se croit pas, il jette un seau et attend le bruit de l'eau, il remonte ses pierres, ses prières, son bagne de Cayene, ses murs et ses artères pleines de pluie tropicale, bien trop piquante, les racines en boufferont l'histoire, la liane emprisonnera mieux que le fer la joie et toutes les larmes, une bataille sans armes, une rivale sans âme, une trachée sans l'art sur la terre, et tout va ruisseler de bonheur dans un dur labeur, les mains saignent de joie, et j'en pète à chaque fois, d'un anus spatial, infini de bruit, déroutant sans route, pétaradant le doute, vas-y mon gars, c'est sûr que tout ne te croit pas, mais mange ton pain, mange ton lendemain, il est cuit à point, tout chaud pour rien, pour tout, pour abattre la quête appartenir à une bête, enjamber le parapet avec toupet, pour péter et péter encore, plus haut que son obus, plus haut que ton propre but, pour augmenter le score, de toutes les scories, ses spores, en toute ironie je t'adore, il va falloir s'en charger jusqu'aux cou, et puis faire rien du tout, juste se laisser hâler sur le rivage, se laisser râler depuis le fond des âges, le fond des singes, les amis des chiens, les chiens ça revient, ça revient à rien ça revient quand même. Ca hurle dans ma tête, pourtant j'aime les chiens, j'aime les ours et tout ce qui pue, tout ce qui me ressemble de beauté et de meurtre, sans s'ensanglanter de sangles et de sanglots liés, sans voir dans la nuit, sans voir le jour, sans voir les autres chiens, bien nourris, bien peignés, même pas ils puent, transparents ils hurlent du PQ, qu'on se torche avec, qu'on en remplisse notre fosse de scepticisme, on y croit qu'ils n'existent même pas, puis on jette tout aux chiens, les vrais du destin, ceux gravés dans la pierre, à coups de cailloux. Il n'y a pas de festin sans apétit, pas de gerbe sans histoire à dormir de bourre, pas d'enclumes sans un coup de marteau pour lui donner du sens, pas de flamenco sans le matin de brume et de rosée, si beau qu'il en est si dur de pleurer, il n'y a rien en soi qui meure, qui vive sans labeur, sauf moi mes mains et ta peau, si loin d'un coeur moisi par tout ce qui est beau, du crâne moisi et de ses ruines sur le sable, de ses rimes maussades, de ce qui bruisse dans un vent tiède. La musique des blacks sonne fort par les portières et la pluie se déplace emportant la matière car on ne sait que dire quand on finit d'écrire pour recommencer à vivre même si tout de suite on a soif des mots soif de transcrire soif de savoir si les choses résistent au vocable ce que l'on pense pourrait sonner si faux dans la bouche qu'il faudrait se taire ou alors bouffer de la moule à pleines dents, et ne plus avoir peur de l'hépatite, des algues toxiques, à plein cargo bouffons de la moule rentrons dans le lard. Cette femme j'en ai toujours rêvé et on s'aperçoit que l'on a autant de rêves que de gens qui nous plaisent, que d'aventure qui se présente là, évidente et ardente, va savoir demain tout le monde y croit, une évidence pour tous, ça rayonne, ça va loin direct, ça enfonce tous les clous d'un coup et ça se reluque en souriant, et alors? Tout pétille tout va péter tout sera tro bien, tout ira trop loin, pour de bon. Le lâcher prise est une force étrange inégale de chaque matin, je lâche une brise je prend le vent tout s'habille et gonfle ses voiles, je comprend toutes ces choses qui ne servent plus à rien, juste à naviguer serein dans la mer de ses yeux. Enfin un monde nouveau dans un monde que je connais, où je ne suis pas l'étranger je n'ai pas peur, je me sens bien. C'est hier la douleur et un demain de caravane m'emporte vers mon destin, je suis un homme libre, je ne sais pas trop encore le vivre, et tout démarre et tout s'enchaîne et tout se déchaîne tranquille, de chaque jour une pierre, chaque jour une envie, les mots s'en vont, se font bateaux, se font péniches à gravier, mornes bonheurs, fleuves sans surprises que tout le monde viaduque sans plus d'attention. Mais les mots se retrouvent et s'entrechoquent, il ne faut jamais parler de mémoire avant son lit de mort car même sans les mots la mémoire est sans pitié, et si les mots reviennent ce sont des vies qui s'éffacent, la mémoire d'hier écrasée par la nouvelle, avec les mots d'aujourd'hui, sans résnnance, hurlant pus fort et plus loin, plus vrai peut-être, dans la vérité de l'instant, la seule vivable sur terre. Fermer les yeux ne plus penser, laisser ma bouche à la poursuite de ses lèvres, l'embrasser des heures, ne plus penser, laisser mes mains se plonger de délicatesse sur le grain si fin de sa peau, ses fesses, elle est là, je regarde tout autour il n'y a pas de caméra, personne ne nous regarde, ni elle ni moi, nous sommes libres elle est là et moi aussi, reunis par le silence, pour une fois, les mots l'ont dans le cul. Il fait si beau sur Bruxelles la mémoire et les mots en avaient fait la capitale la plus sinistre de la terre, la mémoire et les mots fondent au soleil de l'été indien au pays de la frite. Même ce carnet se ramollit dans tout ce qui est écrit, il y a des pies partout en ce terrain vague de Belgique où comme chaque jour la musique roumaine envahit la place, le chapiteau comme une couronne est la comme un château, toute sa vie autour, je parle aux chevaux, ils ne me répondent rien, leurs yeux sont de vraies planètes d'un noir sans pupille, avec eux je ne suis pas une bête, juste un idiot du bout des doigts, comme avec elle parfois, en vacance d'intention, juste tendre une main et se taire. Les mots n'ont plus prise, juste sortis les deux doigts de la prise, je cesse de tout détruire. Mais la nuit reste l'ennemie, le rêve son complice et tout peut encore t'abandonner, le sommeil en premier, un coup de mémoire de six heures du mat je pisse dans le seau et je ne comprend pas la trace d'hier, si c'était moi ou un autre, lequel de mes moi peut-on aimer pour me connaître si peu et me haïr autant. Je voudrais ne plus chercher, ne plus savoir qui j'étais ce jour là, le jour où elle s'est mise à croire en moi. Je l'ai cherché longtemps celui-là, celui qu'elle aimait, Je l'ai cherché autant qu'elle, je ne le connais pas. Prédateur je traque dans chaque tronçon chaque recoin, la mémoire, là tapie oeuvrant dans l'ombre, surprise elle se fait hypocrite s'habille d'arrangements et de raisons, toutes celles que tu n'aurais pas vues sans le temps qui passe, elle t'embobine que peut-être y étais-tu aussi, toi, dans cette vie, ces souvenirs gardés comme des économies de petit vieux par tes neurones engoissés de la peur du vide, d'être ou ne pas être sans tout ce merdier, la programmation, les trous dans le papier musique de l'orgue de barbaque qui pense pour mieux saigner. Je chasse armé de rien, devant le rien le neurone s'éteint, le rien l'ennemi de la mémoire, tout n'est rien,æ seul compte demain, je ferai brûler le papier d'harmonie et tout ira bien. Je chasse et j'extermine il parait que c'est moi la vermine, je ferais revivre bien d'autres animaux, un troupeau de chevaux, des oiseaux par centaine, je referais pousser des graines, des chèvres et des abeilles, couler des ruisseaux à ses pieds étoilés. La mémoire et le présent ne feront qu'un, une vie sans les mots pour s'en souvenir, mais des mots de tous les jours pour en jouir.

Novembre 2008 Mano Solo

PS Gènée par des problèmes de vision que j’espère provisoires, je tarde à publier les multiples dessins retrouvés qui pourtant, eux, ne sont pas source de scrupules. Veuillez m’en excuser.

Isamona

PPS, je n'ai toujours pas trouvé comment,, sur ce site,, enrichir le texte…