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En grève 1

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chose promisue, chose dute.
quand j'ai un peu de temps il m'arrive d'écrire aussi. et donc j'ai un roman en cours. je vais vous en livrer le contenu: chapitres par chapitres.

à vous de juger.

J’ai oublié.
Je suis un homme respectable et aimé de mes amis. J’ai le passé que je me suis fait mais le casier finira par s’effacer. Mes parents sont morts. Je suis marié mais sans enfant. Je suis stérile.
Ma femme s’appelle Véronique, elle est bretonne et belle.
On s’est rencontré pendant ma thèse, c’était logique et inévitable. Tant mieux.
Ma femme a toujours aimé ce voile dans mon regard, cette fumée qui cache un secret qu’elle croit être de la pudeur.
C’est bien pire que ça. Je ne l’aime pas.
Elle n’y est pour rien et je la trouve touchante mais jamais je ne l’ai aimé.
Elle a un besoin vital de tendresse et c’est une chose que je peux donner sans amour alors nous nous sommes mariés.
Il y a 11 ans. …mais avec dans la bouche un arrière goût étrange de gâchis.
Un raté. Une seconde dans un siècle.
Mais qui change tout.

Je reprends ces pages. Comment ai-je fait pour ne pas perdre ce carnet totalement vide en dehors des ces quelques lignes vieilles et fantasmées ?
Je suis donc un vieux maintenant, presque 40 ans. Un vieux en devenir qui comble son temps entre sa femme, son boulot et ses loisirs.
De temps en temps, je fume encore un peu, de l’herbe maintenant, j’ai de l’argent, mais c’est une autre vie. Celle que j’appelle justement loisir.
J’arrive à distinguer sans nuance mes trois mondes.

Ma femme est celle que je n’aime pas. Je n’ai rien de fondamental à lui reprocher, elle est attachante et essaye de vivre à coté de moi à défaut de vivre avec moi, en gardant un sourire en toutes circonstances.
On habite notre maison, celle que nous avons fait construire à partir de nos envies et de nos rêves. Celle qui était notre folie quand l’argent manquait, celle que nous dessinions avec des feutres de couleurs et que nous voyions habiter de toutes parts.
Je déteste cette maison, rien n’y est fait pour vivre. C’est une vitrine à la belle vie.
Notre maison est comme celles de nos voisins de droite et de gauche : un cube avec un toit en pente douce de tuile rouge planté dans un jardin en longueur parfaitement entretenu.
Il n’y a de la poussière nulle part.
Il n’y a de désordre nulle part.
Il n’y a pas de vaisselle sale.
Il n’y a pas de journaux jaunis
Il n’y a jamais d’odeur de nourriture.
Il n’y a pas de vie.

Ma femme travaille dans une banque à plein temps et donc nous avons une femme de ménage que nous payons à ne rien faire. Ma femme nettoie tout frénétiquement avant son passage. Elle râle sur la bonne mais ne veut surtout pas la virer, elle perdrait une occasion de dire quelque chose.
Notre salon est meublé avec goût, comme toutes les pièces de la maison, un goût cher bien sûr, un goût de designer, un goût à mourir d’ennui.
La chambre est flanquée de deux armoires en aluminium avec des portes miroir séparées.
A droite, j’ai mes slips, les chemises et mes chaussettes. Repassés.
A gauche, elle range ses affaires. Je ne sais pas quoi, ce n’est pas mon coté.
Je dors à gauche. Fantaisie ultime.
Le lit est large pour que nos corps ne se touchent pas. On l’avait pris pour le confort, je n’y ai jamais cru.
Nous avons nos tables de chevet et nos lampes que chacun éteint quand il a envie.
La télé est au bout du lit.
Une fois je me souviens que nous y avons regardé un film pornographique. A deux. Je me suis tourné vers ma femme. Elle a remis la une. Depuis nous n’usons que trois des six canaux reçus.
Bien sûr, nous faisons encore l’amour avec tendresse et parfois avec ardeur quand j’ai l’alcool aphrodisiaque. Mais elle n’aime pas vraiment ça.
Nous lisons beaucoup et maintenant j’écris. Seul, aux toilettes. Je cache le journal derrière la chasse d’eau avec l’envie fantastique qu’elle le trouve, le lise et y découvre des choses qu’elle ne devrait pas.
Comme un adolescent. J’ai envie d’écrire des insanités pour la faire pâlir. Mon cerveau est comme ma maison : propre, soigné et sain.
J’ai « ma » pièce, un bureau qui est mon espace mais que ma femme range et nettoie régulièrement. Il n’y a donc rien qu’elle ne sache. J’y ai eu le droit d’y accrocher des cadres que j’avais choisi seul, des coupures de journaux de sport, des photos que je crois aimer mais c’est elle qui m’a dit où les mettre.
C’est là que je vais fumer quand le sommeil ne vient pas. Assis sur le bord de la fenêtre, les pieds dans le vide, je fantasme sur les formes que prennent les volutes de fumée bleue du chanvre.
Nous avons une chambre d’enfant qui est devenue une chambre d’ami. Nous avons des amis mais qui n’ont pas besoin de chambre donc la pièce ne sert à rien. Elle décore. On n’y entrepose jamais rien car on ne sait jamais.
Nos amis sont nos voisins et nos collègues de travail.

Comme nous habitons tous les mêmes maisons, nous sommes tous pareils : mariés et dynamiques.
Le week-end, je pars avec mon voisin de droite faire du jogging en parlant de nos boulots respectifs et de nos femmes. Notre médisance croit avec la distance parcourue et quand nous revenons nous finissons toujours par nous accorder sur les qualités exceptionnelles des unes et le caractère sacré des autres.
Ce voisin est un type banal, travaillant comme comptable et bourré d’ambition, il veut monter son entreprise et diriger. En attendant, il tabasse régulièrement sa femme sans que ni l’un ni l’autre ne se dépare d’un immuable sourire.

Mon voisin de gauche est un ami pour l’été. Il ne part jamais en vacances et passe son temps à bricoler. Il connaît tous les trucs et astuces pour réparer une télé amochée, une baignoire qui fuit et est toujours prêt à organiser des barbecues géants dans son jardin ou à garder tous les chiens et chats du voisinage.
Il est professeur d’anglais, est divorcé, aime la nature, mange bio, est soupçonné d’être homo et est l’amant de ma femme. Bien sûr.
Je ne lui en veux pas. « il faut bien que le corps exulte ». Et puis son faux accent british me fait aussi craquer.

Mes collègues sont des cons mais il en faut dans ses amis.
Je suis assistant-formateur en vente. Je passe donc ma journée seul en compagnie de veaux au regard lubrique mais qui n’osent pas pousser leurs fantasmes et se contentent de baver sur les pages d’Entrevue ou du Elle de leur femme.
Ils rient forts, ils parlent forts, il mangent trop, ils boivent trop et ont toujours raison : ils sont vendeurs.
Chaque année, je reçois dans mon jardin, le gratin de la crème du dessus du panier de mon équipe pour un après midi joyeux de détente. Il y a mon voisin de gauche, mon voisin de droite avec sa femme et ses lunettes de soleil, ma femme, le barbecue, des brochettes de bœuf et de poulet, des saucisses, des litres de rosés et un filet de badminton à coté de la table de ping-pong.
Régulièrement, ils repartent tous avinés et quelque fois certains en viennent aux mains, c’est une constante : mettez trop d’hormones déréglées dans un univers mi clos, ajoutez un peu d’éthanol et vous obtenez de l’énergie pure.
J’aime bien ces moments-là, ça me rappelle mes années de jeunesse. J’aime bien mes souvenirs, ils sont sucrés ou amers.

Coté famille, je n’ai plus que mon frère mais il est mon contre-exemple parfait : il vit toujours à la cité et a gardé l’appartement des parents. Je ne vais jamais le voir, c’est lui qui vient. Rarement. Il m’amène mon herbe, bois une bière et repart souvent au bout d’une heure.
Je ne lui demande jamais ce qu’il fait. On ne s’est jamais trop parlé.
Il m’a toujours traité de tapette et moi de gros con, ce qu’il est.

Ma belle famille est comme ma maison : exemplaire à faire rougir d’envie mes voisins.
Mon beau père est généreux et peu envahissant, il sait se taire ce qui est une qualité rare chez les banquiers.
Il emploie sa fille bien entendu.
Il aime le vélo et regarde avec passion le Tour de France mais ne dit jamais rien quand il s’agit de passer à table pendant la diffusion d’une étape de montagne.
Il ne m’aime pas mais s’est habitué à ma présence. Nous avons même des discussions politiques passionnantes.
Il est de droite et moi de là où il a envie que je sois. Quand il cherche un allié, je vote comme lui, quand il a besoin d’un défouloir, je suis un sale gauchiste. Et tout ça dans la même minute, il est brillant.
Il est assez riche pour que j’apprécie sa compagnie.

Ma belle-mère est exubérante à souhait et comble largement le manque que la mort de ma mère n’a pas créé.
A l’enterrement, des sanglots dans la voix, elle m’a promis d’être une mère pour moi. Depuis elle s’acharne à être ce que la mienne n’a jamais été. Elle cuisine bien, comme toutes le belles mères et a finit par comprendre que nous ne lui donnerions pas de petits enfants.
Parfois, quand elle regarde les enfants qui courent dans l’allée devant la maison, elle pleure.
Je la prend dans mes bras et rentre lui faire un café.
J’aime bien être dans la même pièce qu’elle. Je ne sais toujours pas pourquoi.
Peut être parce qu’il n’y a aucune ambiguïté entre elle et moi. Elle sait tout.

J’ai aussi un beau frère, sympa et roublard, journaliste et dragueur, qui nous amène tous les mois, en plus des ragots de la place, une nouvelle poupée.
Il les choisit de plus en plus jeunes et chaque fois ma femme leur fait un accueil superbe.
C’est son petit frère et, comme c’est un intellectuel, il a toujours raison, comme mes vendeurs de voitures.
Lui est réellement homo. Il cache ses penchants inavouables dans cette famille derrière des copines faire-valoir bien trop entreprenantes avec moi pour laisser le moindre doute sur ses préférences.
Je n’ai jamais rien eu à foutre de ses regards flottants entre désir et crainte. Il sait que je sais comme on dit.
Un soir, le spliff entre les doigts, il a essayé de me parler.
Je n’ai rien écouté et j’ai acquiescé sur les mots « tolérance » et « acceptation ».
J’ai rien à accepter ou à tolérer, il est homo : qu’est ce que ça change ?
J’ai conclu en lui reprenant le pétard que je ne dirai rien à ses parents ou à sa sœur mais que je trouvais con qu’il se cache. Il m’a serré la main avec des larmes dans les yeux en me disant qu’ils ne comprendraient pas.
Il a raison.

Moi, je suis plutôt beau et mon coté basané de deuxième génération plait encore pas mal.
Je travaille et je paye mes impôts, je suis un exemple que certains aimeraient montrer: intégré, bosseur et tellement dilué dans le pays que j’en ai perdu ma personnalité. Même mon prénom a perdu ses origines.
Je suis un faire valoir pour les racistes : pas assez blanc mais pas trop noir.

Le matin, je monte dans la voiture que la société m’a permis d’acheter à prix cassé, j’ai pris un monospace immense pour ne rien y mettre du tout et je pars vers Paris.
J’ai un bureau large dans un open-space. Mon patron a son bureau, dans mon dos et surveille d’un œil léger mon travail. Mon assistante est de l’autre coté de la petite cloison pour que je puisse garder un regard sur elle.
J’ai beaucoup de temps pour moi et j’ai Internet.
Le midi, nous partons manger ensemble : le chef, la bonne et moi.
Mon patron est un homme d’un certain age, pour ne pas dire vieux, il a été mis dans le placard doré des affaires commerciales, section formation, pour services rendus à l’entreprise. C’est un homme respectable mais pas respecté. Il est de la vieille école et a eu une aventure avec une secrétaire. Elle l’a quitté bien sûr et sa femme aussi. Depuis tous les jeunes cadres dynamiques qui ont la fidélité comme prière, lui crachent discrètement dessus et se moquent de ses cornes. Je ris avec eux, je ne peux pas faire autrement … et je n’en pas envie.
Il nous aime bien. Surtout le midi quand nous acceptons de manger avec lui en toute amitié.
Il n’est pas seul.
Son bureau est sans fenêtre et comme il ne sait définitivement pas se servir d’un ordinateur, il regarde la pendule sur le mur ou encore la photo de sa maison dans le Sud.
Je lui tape ses rapports et mon assistante tape les miens.

Mon assistante est une femme d’une quarantaine d’années, catholique pratiquante.
Elle est célibataire parce qu’aucun homme ne peut songer poser ses yeux sur ce corps blindé d’une armure de dégoût.
Elle regarde tous les hommes avec le plus profond mépris et la plus gracieuse haine.
Je ne l’aime pas et c’est réciproque mais comme je suis son patron dans un sens, elle tient en respect ses remarques les plus désagréables et n’active sa langue de vipère qu’auprès de ses amies.
Tous les Noëls, je lui offre une boite de chocolat et elle me remercie sans rien échanger. Je sais qu’elle estime que le fait de travailler pour moi est déjà un beau cadeau qu’elle me fait. Ce sur quoi je ne peux que l’approuver.
Une bise réglementaire, bien loin des lèvres, nous permet de signer un pacte d’un an de non-agression puis nous reprenons nos mièvres relations, chacun dans son coin.
Mon poste lui est destiné quand je prendrais celui de mon patron.

Tous les mercredis, nous recevons des hommes et des femmes des concessions de toute la France. Nous formons les anciens aux nouveaux modèles et les nouveaux aux anciens.
Ça remplit bien la journée et puis parfois je rentre tard et fatigué.

Voilà mon univers professionnel : je suis protégé. Quand mon patron partira, je ne pourrais pas faire autrement que reprendre son poste, nous avons tout fait pour ça.

Le dernier triptyque de mon univers, c’est ma vie.
Ma vraie vie. mais personne n’y va… même pas moi. Ou si peu que c’en est une petite mort.

Mon patron m’a donné un ordre de mission pour la semaine.
De temps en temps, nous sommes amenés à nous déplacer quand le recrutement ne justifie pas une cession complète de formation.
Il m’envoie à Brest, seul, ce qui est un fait nouveau.
Je n’ai la tête à rien. J’ai bien dormi parce que je n’avais aucun espoir mais le couperet est tombé.
Je suis presque soulagé et cette fois je comprends les gens qui attendent de connaître la mort d’un ami pour pleurer, enfin soulagés, une disparition.
Je me sens plus léger.
Henri m’a appelé :
« Cette fois, j’ai des nouvelles, elle a été retrouvée à Paris. Elle a été assassiné… ou s’est suicidé. L’enquête suit son cours mais je peux te dire que tout le monde se fout d’elle et même si c’est un crime je pense que la conclusion sera le suicide. Ça arrange tout le monde et personne n’a envie de perdre de temps sur la mort d’une…hmm…pute. Je suis désolé »
Simple, claire et concis.
Une pute à Paris. Morte. Marie. Voilà sa vie, voilà mon amour.

Je suis parti ce midi, en train, j’ai un hôtel réservé pour ce soir. Un simple « hotel du cap » situé à la pointe d’une cote bretonne. Je n’en sais pas plus.
Demain, je commence la formation de deux vendeurs tous frais émoulus qui arrivent avec espoir dans la ville la plus désespérée de France.
J’ai loué une voiture à la gare et branché le GPS fournit. La route rétrécit de plus en plus. La côte se déchire sous mes yeux et, enfin, je vois la mer.
Je n’arrive jamais à savoir si j’aime la mer pour son calme et ses clichés ou si elle me fait peur pour les mêmes raisons. Le vide absolu des grands fonds mais enfin le calme si la chute soulève l’écume nécessaire.
J’ai peur de l’eau. Peur qu’elle n’envahisse le vide.
La route s’arrête sur le parking d’un phare.
Le phallus de ciment blanc et rouge est planté dans une vieille abbaye de pierre noire. Les voutes encore debout sont rongées par le sel et le vent, les arcades romanes sont maculées de fientes de pigeon et les herbes stéréotypées envahissent ce qui a du être une dalle usée par les foulées lentes et sans réflexion de moines perdus dans un autre siècle. Les pas crissent là où ils auraient du résonner et les voix rares et imbéciles des touristes incultes ne sont renvoyées par aucun plafond peint.
Les militaires ont fini par reprendre ce lieu saint qui sonne comme un manoir hanté du bout de la France. La première fois que je m’y suis promené les murs chauds attiraient des souvenirs de présence divine que je ne connaitrais jamais sous un dogme.
Il y a tout le bien et le mal résumé dans ce petit bout de terre : la mer déchainée, les murs sacrés, les forces de l’homme, le vent, des souvenirs d’épave et moi.

L’hôtel est de l’autre coté de la route.
Les chambres sont décorées avec goût et dans un style moderne assez épuré : un lit king size, une table de nuit simple en bois noir, des abat-jour en tissu sobre et une belle moquette chocolat.
Il y a une salle de musculation et une piscine.

Ma chambre est au rez de chaussée.
J’ouvre la fenêtre. La falaise invisible à quelques mètres absorbe les vents, les tourne, les rend fous et les crache sur mon visage.
Je sors.
Marie. Morte.
J’apprends son nom le jour où elle meurt.

La seconde de trop. La seconde qui a fêlé la vitre fine que j’avais placée sur ma vie. Cette foutue seconde qui a terni jusqu’à mon sourire.
Marie.
Le prénom ne lui va pas.
En 2 ans, je lui en ai donné des milliers mais pas celui-là.

Avant elle, j’avais Véronique. Avant elle, j’avais une vie, un destin dont je compensais la platitude par des défauts que je croyais des vices.
Avant elle, il y avait tout.

Je regarde mes pieds alors que la mer, danseuse de peep show, allume un coucher de soleil de film romantique.
Mes chaussures de ville se chargent un peu d’humidité qui forme des petites perles fines. Elles sont parfaitement imperméabilisées. Ma femme.
Je souris et pour la première fois depuis mille ans, dépose une goutte de pluie salée dans la mer.
La suivante, je la chasse du revers de la manche. Va crever.

Marie.
Un fantôme.