You are here

en grève 15

Primary tabs

Rubriques: 

Deux mois que je traîne dans le lieu, et je vois enfin quelques petits coups de tête à mon passage.
Non pas que je sois accepté mais je fais doucement parti du paysage et les regards glissent de plus en plus rapidement sur moi.
Dans quelques semaines, je ne serai plus qu’un des nombreux pavés qui tentent comme ils peuvent de tenir la rue.
Je pose mes fesses le plus souvent possible sur le banc des nounous, je fais presque toutes mes courses chez Hakim et je m’attable volontiers au bar à chicha. Pas par nécessité mais par envie.
Presque un besoin de revenir dans ce monde minuscule de la longueur d’une rue qui vit sur lui-même et ne connaît pas le bout de la ville.
A quoi ça leur servirait puisque de toute façon, le monde se répète plus ou moins de rues en rues et d’impasses en impasses.

Je ne sais rien de très neuf sur Marie. Rien que je n’avais pas déjà saisi.
Hakim ne m’en parle plus. Je lui ai dit qu’elle était morte et il a frémit comme un chêne sous une légère brise mais ses gestes sont redevenus précis et lents et il a finit d’entasser mes courses.
Pas un mot n’est sorti de sa bouche sur elle depuis.

L’appartement n’a pas évolué : j’ai fait remettre l’électricité mais ma valise est toujours posée dans un coin et me sert de placard.
Il m’a fallu presque deux semaines pour me résoudre à dormir dans son lit. J’ai passé mes premières nuits sur le canapé pour lui laisser le plaisir de hanter encore le temps qu’elle voudrait les murs et les draps qu’elle a habités.
Mais le mal de dos continuel que j’ai ressenti les derniers jours m’a poussé sur le matelas et c’est désormais fini de son odeur.

Ma trousse de toilette est toujours sagement posée dans la salle de bain à coté d’un gobelet fuchsia avec deux brosses à dent.

Le placard de l’entrée garde ses secrets, je n’ose pas franchir le pas de l’ouvrir tant que sa présence flottera ici. Mais je sais qu’elle s’estompe.

La nuit quand je tente de m’assoupir débordé de fumée et d’alcool, il m’arrive encore de la voir promener sa longue silhouette nue entre les volutes de mon délire mais l’image est de plus en plus floue et je regrette de ne pas avoir emporté le portrait robot du bureau d’Henri.
Est-ce que tous les visages s’effacent comme ça ? Surtout ceux qu’on ne reverra jamais ?
J’ai une impression, l’ombre d’un souvenir qui flotte, quelques traits, quelques courbes surtout puis plus rien.
Statue de glace qui fond au soleil maussade d’une vie qui continue avec ou sans elle. Il n’y a plus que des mots qui me permettent de la décrire sans me tromper. Des mots qui sont par nature suffisamment imparfaits et intouchables pour rendre une image floue à peine plus nette, mais eux sont tangibles, visibles et ne changeront pas.

J’ai tenté de la dessiner mais je n’ai fait qu’abîmer encore plus une image déjà trop perdue.

J’ai démissionné de mon boulot ou plutôt j’ai été démissionné.
Après mes dix jours d’arrêt, je suis revenu entre ces murs. Lorsque j’ai franchi la porte à battant de la tour qui sert de bureau à des centaines d’esclaves comme moi, une nausée violente m’a tordu le ventre.
Quelques badauds, des pauvres gars qui ne pourront jamais se payer d’autre luxe que regarder en bavant sur le parquet ciré, tournaient autour des modèles d’exposition comme des mouches.
J’ai mis instinctivement la main dans la poche de mon manteau mais le cinq coups n’y était plus.
Ma réaction ne m’a pas surpris.

A la sortie de l’ascenseur, quelques regards compatissants ont enflés mon envie de vomir, puis je me suis glissé dans le couloir interminable et ses open space nauséabonds.
Les plantes, la moquette, les bureaux, les gens, les rires que j’entendais, les sourires sur mon passage, ces costumes rayés ou unis, les cravates ternies ou mornes et enfin mon bureau : ridicule plate forme en bois compensé et couverte d’une revêtement gris sans vie, mon téléphone noir et mon ordinateur qui me bouffait la vue sur le puit de lumière autour duquel la tour a été construite.

Plantée derrière son écran plat, mon assistante, sexy comme un cendrier, me regardait avec le mépris habituel.
Je n’étais plus de ce monde.
Une évidence que je savais sans l’accepter.

« Bonjour Antoine, est ce que cette petite période de répit vous a remis en forme ? »

Sa question était préparée depuis des jours et des jours. Pour quiconque regardait cette scène d’un œil extérieur, c’était une gentille façon de se soucier de l’état de son chef après qu’il ait subit une agression injustifiée mais pour moi, c’était une claque. Une des plus violentes que j’avais reçu sur ces trois dernières semaines.

Je l’ai regardé longuement, son chignon parfaitement tiré sur l’arrière de son crâne, son ensemble gris accordé à la couleur de son sous main en caoutchouc, ses lunettes larges et brodées de paillettes.
Elle me regardait comme on observe un chien en train de sculpter son étron dans un parc.

« connasse ».

Ses mains se sont figées à quelques centimètres des touches de son clavier.
Son regard a frôlé une seconde la chute la plus folle qu’elle ait eu à subir de toute sa vie, puis ses doigts se sont de nouveau agités.
Avant de me lâcher sa dernière salve, elle a bien pris soin de regarder par-dessus mon épaule.

« Vous savez ce que ça signifie… »

Evidemment, mon patron était dans l’encadrement de la porte de son bureau et avait suivi toute la scène.
Lorsque je l’ai regardé, j’ai regretté pendant un battement de cœur ma réaction. Il avait un visage doux mais d’une tristesse infinie, je venais de tuer l’image du fils qu’il s’était construit.
J’étais sa descendance dans ces murs, le seul qui aurait pu prolonger encore un peu son esprit dans l’entreprise. Son âme de presque rien, sa seule trace dans ce monde.
Avec ce simple mot, je n’étais plus rien et il venait de tout perdre.
Il m’a convoqué avec un geste d’une lassitude molle. Je me suis assis sur le fauteuil toujours vide de son box.

« Antoine, qu’est ce qu’il t’as pris ? »

Son tutoiement m’a presque fait venir une larme. Il était au fond du trou.

« tu sais ce qu’elle va faire…, lâcha-t-il dans un soupir, elle va te détruire…
- je le sais »

il se tassa un peu plus dans son fauteuil. On aurait dit une marionnette laissée sur une chaise par un clown triste.

« tu sais que ma place était pour toi… tu le sais hein ?
- oui
- je vais mourir Antoine. »

Son annonce ne m’a pas surpris, je n’ai pas réagi.
Je ne voulais pas qu’il m’explique la raison, le mal ou la façon dont il aurait voulu que je l’assiste.
Je n’ai jamais été un confident pour qui que ce soit et j’ai gardé un silence qu’il a parfaitement compris.

« tu as beaucoup changé en quelques jours. Tes cicatrices te vont bien.
- je vais démissionner.
- C’est ce qu’il y a de mieux à faire.
- Elle prendra ma place ?
- Et la mienne, oui… »

Je me suis levé et je me suis dirigé vers la porte.

« Venez avec moi. »

Il a sourit comme un homme qu’on délivre d’un poids.

« J’ai encore des choses à faire, je t’appellerai »

Il ne m’a jamais appelé et j’ai su une semaine plus tard qu’il s’était suicidé.
Je ne suis pas allé à son enterrement.

Quand je suis sorti du bureau, l’assistante a posé un regard carnassier sur ma silhouette.

« J’ai prévenu les syndicats. L’inspection du travail devrait vous contacter.
- ne vous donnez pas cette peine. »

Je n’ai rien emporté et lorsque les lourds panneaux de verre ont continué leur valse derrière moi, j’ai empli mes poumons de l’air vicié par les gaz d’échappement du périphérique qui coule au pied de l’immeuble. Jamais bouffée d’air ne m’avait à ce point fait tourner la tête.