You are here

L'Heure est venue

Primary tabs

Rubriques: 

Ça sonne à la porte. Juliette, 11 ans, va ouvrir. Elle tombe nez à nez avec un personnage-horloge de sexe féminin.

 

L’HORLOGE. Bonsoir, je suis votre heure, je suis là. Mon heure sera la votre !

JULIETTE. A la bonne heure ! Oh non !! Maman ! Maman s’approche.

MAMAN. Qu’est-ce qui y’a Juliette ?! Oh tu es encore debout à cette heure-ci… Elle prend appui sur le personnage-horloge. Mais regarde don’ l’heure qu’il est, c’est formidable !

JULIETTE. Justement, c’est Mon heure !

MAMAN. Ha non, je suis pas d’accord, c’est beaucoup trop tôt ! On avait dit le plus tard possible dernier carat.

JULIETTE. Comment ça ??! Maman, enfin, tu te rends compte de ce que tu dis ?!

MAMAN. Je maintiens, Ton heure, c’est beaucoup plus tard que ça !

JULIETTE. Essaie un peu de comprendre, Maman ! C’est Mon heure qui est là ! Mon heure est venue !

Un cercueil apparaît sur un côté de la pièce.

MAMAN (boude). Eh bien soit, alors vas te coucher immédiatement.

JULIETTE. C’est vraiment de cette manière que tu comptes vivre ce moment fatidique ?

MAMAN. Écoute je suis vraiment fatiguée, je n’ai pas le courage de me battre avec toi ce soir.

JULIETTE. Tu me reverras plus tu sais ?

MAMAN. Je te retrouverai demain matin, tu n’auras pas bougé d’un millimètre.

JULIETTE. Tu ne me retrouveras pas ! Puisque c’est Mon heure.

MAMAN (à part). Je vais essayer de gagner encore un peu de temps… A Juliette. Oh mais que fait donc cette grosse horloge sur le pas de la porte ? Regarde, elle est bizarre ! Je ne l’avais jamais remarquée auparavant. Ton père achète toujours de ces horreurs aux States !

JULIETTE. Encore une fois, Maman, c’est MON heure. Elle n’était pas là y’a une minute, elle vient juste d’arriver.

MAMAN. Mais alors dis-lui de rentrer, voyons ! On est en janvier, ça caille. Et ferme la porte, c’est pas bon pour ce que t’as !

L’HORLOGE. Heu… je n’ai pas trop le temps, madame.

MAMAN. Ha ha ha, une horloge parlante en plus ! Vous avez tout votre temps mademoiselle, ne nous racontez pas de sottise ! Vous boirez bien quelque chose ?

L’HORLOGE. Heu… un p’tit verre d’huile, ça ne serait pas de refus !

MAMAN. Évidemment ! Je vous amène ça tout de suite ! De l’huile de Colza, ça vous va ?

L’HORLOGE. Oui c’est très bien madame. Maman disparaît quelques secondes.

JULIETTE. Alors vous êtes finalement venue ?

L’HORLOGE. Je finis toujours par venir. Maman revient.

MAMAN. Quelle heure êtes-vous ?

L’HORLOGE. Oui, c’est vrai ça, quelle heure est-il au fait ?

MAMAN (elle lui tend le verre). Qui ça ?!

L’HORLOGE. Merci. Comment ça « qui ça ? », je vous demande l’heure, c’est tout !

MAMAN. Une horloge qui demande l’heure ce n’est pas commun vous en conviendrez !

L’HORLOGE. Une horloge qui parle non plus !

MAMAN. Ha si, ça, ça l’est !

L’HORLOGE (montrant son cadran). C’est vrai… Bon, vous pouvez me dire l’heure s’il vous plait, de là où je suis-je ne peux pas lire moi-même ?

MAMAN. Une horloge qui ne connaît pas son heure ! Très amusant, vraiment. Mais quelle heure êtes-vous donc ?

L’HORLOGE. Puisque je vous dis que je l’ignore ! Alors ? Mais est-ce que vous avez vu l’heure, oui ou non ?

JULIETTE. C’est l’heure d’y aller, Maman.

L’HORLOGE. L’heure Di Alay ?! Pourquoi pas, oui, ça sonne bien !

MAMAN. Je n’entends rien pourtant ?!

L’horloge boit son verre mais s’étrangle avec et recrache tout.

L’HORLOGE. Pouaahhh, mais vous voulez me tuer ou quoi ?!! Du coca ! du coca !

MAMAN (hypocrite). Oh excusez moi, j’ai du me tromper de bouteille.

L’HORLOGE. Comment peut-on confondre l’huile et le coca, c’est pas possible !

MAMAN. Eh ben, ça vient d’arriver ! Je suis désolée.

L’HORLOGE. C’est trois jours d’arrêt votre connerie…

MAMAN (contente). Oh, ils vont vous arrêter ?

L’HORLOGE. Si l’horloger me fait un certif, ouais. Mais je vais pas faire ça.

MAMAN. Vous ne devriez pas hésiter. Trois jours d’arrêt faut les prendre absolument.

L’HORLOGE. Bon, si vous ne voulez pas me donner l’heure… J’ai besoin d’un miroir

MAMAN (mentant sur l’horaire). Mais si, je vais vous le dire : il est 22h13 !

L’HORLOGE. Si tôt que ça ?!! Merci madame. (Elle fouille dans des papiers en bazar) Comme ça je peux vérifier si son heure est bien venue.

MAMAN. A qui ?

L’HORLOGE. A votre fille, Juliette.

MAMAN. Mais c’est vous, son heure, non ? En tout cas, selon elle, c’est vous !

L’HORLOGE. Ben justement, c’est pour savoir si je suis bien venue.

MAMAN. Ça fait un moment que vous êtes arrivée, je pense qu’il n’y a aucun doute à avoir là-dessus.

L’HORLOGE. Ouais mais justement, j’ai peur d’avoir trop trainée ou pas assez, et que je ne sois plus la bonne.

MAMAN. Ha, on attend quelqu’un d’autre ? Vous ne faîtes pas toutes les heures ?

L’HORLOGE. Je viens seulement quand l’heure est venue.

MAMAN. Donc vous êtes forcément en retard.

L’HORLOGE. Comment ça ?! Il me semblait que j’étais plutôt en avance !

MAMAN. Mais vous le dites vous-même ! Vous venez quand l’heure est venue. Donc, quand vous arrivez, l’heure est déjà venue, et il est déjà trop tard.

L’HORLOGE. Ha bon, votre heure est déjà venue ?!! C’est pas possible ?! Ce n’est pas moi votre heure ? Je ne comprends plus rien là, vous m’embrouillez. (elle fouille dans sa paperasse et ses contrats en bordel, elle en fait tomber, puis elle lève le nez, suspicieuse) Mais attendez… Vous êtes bien la maman de Juliette ?

MAMAN. Oui.

L’HORLOGE. Donc, vous cherchez à gagner du temps c’est normal ! Parfaitement normal ! J’ai déjà quelques heures d’expérience voyez-vous, je suis pas née de la dernière heure ! Je n’aurai pas du accepter votre verre de poison !

MAMAN. Écoutez, je ne veux pas vexer Mademoiselle, mais je vous le redis, (mentant) l’heure de Juliette est déjà venue. Vous arrivez trop tard !

L’HORLOGE (Avisant Juliette). Comment se fait-il qu’elle soit encore debout alors ?!

MAMAN. On est mardi soir, c’est soirée Walt Disney, c’est tout à fait normal !

JULIETTE. Bon, okay, j’y vais Maman.

MAMAN. Tu es sûre ?

JULIETTE. Je vais juste me reposer un peu.

MAMAN. Dors-bien ma petite. (triste). Bonne nuit.

Une deuxième horloge-personnage de sexe masculin déboule en courant.

L’HORLOGE 2. Ouf ! Quelle heure est-il ?

MAMAN. Qui ?

L’HORLOGE 2. Mais moi, voyons !

L’HORLOGE. 22h28 !

MAMAN. 22h28, c’est la bonne heure. L’heure de mon décès. Je savais que mon heure viendrait bientôt. A l’horloge 1. Rassurez-moi, vous n’avez encore rien fait ? Elle est seulement allée se coucher ?

L’HORLOGE. Moi je comprends plus rien là !

MAMAN. Tant mieux !

L’HORLOGE 2. Bon moi je suis là ! Pile à l’heure ! Comme toujours ! A l'horloge 1. Qu'est-ce que tu fais là, toi ?!

L’HORLOGE (à la Maman). Moi je suis bien l’heure de votre fille… Non ?

MAMAN (avec un sourire). Sûrement. Et tant mieux que ce soit tombé sur vous. Quand j’ai vu votre bonhommie, je savais que le pouvoir aller m’être donné de vous mettre en déroute quelques instants, et en retard par rapport à votre collègue, Pour que je puisse partir AVANT ma fille, pas APRES ! (Un temps) Je vous remercie d’avoir accepté de parler, Et de ne pas avoir fait les choses tout à fait dans l’ordre.

L’HORLOGE. Mais j’ai pas fait exprès…

L’HORLOGE 2. Merde, t’as pas encore fini de bosser, toi ? Et qu’est-ce que c’est que ce verre de coca !?

L’HORLOGE. Tu reconnais le coca à vue d’œil, toi ?

MAMAN. C’est très bien ainsi. (A l’horloge 1) Je vous prie de m’excuser pour le verre de coca mais j’étais obligée. Un temps. Votre tempérament n’est pas en phase avec votre métier et ça crée quelque chose de joli. Une anar qui fait profession du temps, c’est très beau. Oui, car votre anarchisme sert l’amour dans ces circonstances. Gardez-le. Et continuez ce métier, c’est pas gênant, Au contraire, vous ferez des heureux. Maman rejoint le cercueil, s’y installe et le referme sur elle.

L’HORLOGE. Okay, c’est peut-être cool pour elle, mais je vais me faire virer, moi,

L’HORLOGE 2. Le boss va être sacrément remonté ! Je m’attendais vraiment pas à te trouver là.

L’HORLOGE. On me parle, on me parle, je réponds, moi, question d’éducation. On m’offre un verre, je le prends, pareil !

L’HORLOGE 2. Je sais pas comment tu fais… Tu parles trop, tu dois juste donner l’heure du décès, je te rappelle. Et le coca fait parti de la liste des poisons, je te le rappelle aussi.

L’HORLOGE. Ouais… Tu sais pourtant je me donne à fond !

L’HORLOGE 2. Mais justement t’en fais trop…

L’HORLOGE. Ben tu vois, apparemment, ça rend des services à certains.

L’HORLOGE 2. Pour ce que ça sert, elle est morte…

L’HORLOGE. Grâce à moi, Quand la fille se réveillera, Sa mère sera morte Et pas l’inverse !!

L’HORLOGE. Espèce de doux rêveur, va ! Bon, on y va ?

L’HORLOGE. Ben oui, l’heure c’est l’heure !

L’HORLOGE 2. Et c’est toi qui dis ça ?

L’HORLOGE. Je suis autant une horloge que toi tu sais, C’est pas parce que je suis un peu anar sur les bords du cadran Que ça change quelque chose !

L’HORLOGE 2. Ça change pas mal de chose. L’heure de cette Juliette est venue et pourtant elle vit encore à l’heure qu’il est…

L’HORLOGE. Ha merde, c’est vrai… Bon j’ai complètement merdé ce soir.

L’HORLOGE 2. Ce n’est pas vraiment de ta faute.

L’HORLOGE. Ha oui… ?

L’HORLOGE 2. Les prières des Mamans dérèglent complètement les horloges, J’ai bien cru que j’y arriverai pas non plus.

L’HORLOGE. On m’avait prévenu que c’était un boulot difficile Mais j’imaginais pas à ce point-là.

Rideau.

Sylvain Rochex – octobre 2011