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Le galet de Makapansgat...

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"Le galet de Makapansgat est un caillou rond d'environ 260 grammes, daté de près de trois millions d'années. Il est d'un brun rouge éclatant. C'est un petit bloc de jaspe. Il fut trouvé en 1925 dans une caverne de la vallée de Makapan, en Afrique du Sud, dans la vallée du fleuve Limpopo. On le regarde, et on voit un visage. Une tête. Deux profonds yeux ronds, la trace d'un nez, une bouche percée de dents. Un menton à fossette, des pommettes saillantes, un front un peu bas. Et une coiffure en forme de bol qui évoque - me suggère mon facétieux mari - un béret basque. Bref : on se reconnaît.
C'est probablement ce qui s'est passé quand un australopithèque d'il y a trois millions d'années est tombé sur ce caillou. Il s'est reconnnu. Ou il a reconnu ses proches. Paréidolie primitive : on reconnaît un visage dans un nuage, dans une tache au sol... Ici, c'était un caillou, quelque chose qu'on pouvait prendre. Cet australopithèque a isolé le caillou du reste des autres cailloux, et il l'a emporté.
J'ai envie de dire : il l'a mis dans la poche. Mais non. Les australopithèques n'avaient pas de poche. Ni vêtement ni rien. Il l'a tenu dans sa main. Ce qui fait de ce caillou probablement le plus ancien manuport retrouvé à ce jour. Les australopithèques, sans être encore des Homo habilis, utilisaient des outils pour ouvrir les noix ou récupérer de la nourriture, comme font d'ailleurs les grands singes. Leur bipédie avait libéré leurs mains, et leur pouce opposable leur permettait, sinon de fabriquer, du moins de choisir, de conserver, d'emporter des choses... C'est-à-dire de les transformer en objets.
Or ce galet est un objet conservé pour lui-même : il ne sert à rien. Il a durablement encombré la main d'un australopithèque qui l'a transporté sur trente kilomètres. Les sédiments de jaspe les plus proches se trouvent en effet remarquablement loin de la caverne où le galet a été excavé avec les restes de son possesseur. J'imagine les autres australopithèques s'étonnant, peut-être s'énervant, à constater que leur copain a rapporté un truc inutile. Dans un précédent article, j'évoquais les gardeurs et les jeteurs. Cet australopithèques est clairement l'ancêtre des gardeurs : si on l'avait laissé faire, il aurait peut-être envahi toute la caverne avec ses machins.
Pas n'importe quel machin évidemment, puisque ce galet nous parle encore : il est nous. Il est notre visage. Les australopithèques se sont peut-être extasiés. On parle des débuts de l'art, avec ce caillou. Pas tant de l'art, à vrai dire, que de la conscience. Curieusement, il a fallu attendre 1997 pour qu'une étude confirme que le caillou n'a pas été travaillé manuellement mais que les trous et marques de sa surface, malgré leur symétrie frappante, ont été causés par une usure naturelle, aquatique. Il ne s'agit donc pas d'art au sens de l'artefact, mais d'un signe de reconnaissance humanoïde : un stade du miroir incarné dans la forme. A moins de décider que l'art commence avec les ready-made, avec la sélection d'objets choisis : cet australopithèque, c'était Duchamp il y a trois millions d'années.
Le peu d'articles scientifiques que j'ai pu trouver sur ce galet, exposé à Londres au British Museum en février 2017, présentent toujours au neutre le possesseur de l'objet ; on imagine toujours un australopithèque mâle. Si c'est une femme, notre vision du galet change. Imaginez madame Australopithèque repérant le galet et le ramassant : nos a priori se mettent en mouvement, et nous voyons alors la tête d'un bébé. Et un geste maternel. Ou pourquoi pas la première poupée du monde. C'est avec ce genre d'a priori qu'on pense "avec évidence" que Lascaux a été peint par des hommes. En fait, on n'en sait rien : "Si les hommes étaient si occupés qu'on le dit à explorer les lointains et à courir après les mammouths, les femmes pouvaient très bien réaliser certaines de ces images", dit la paléontologue Claudine Cohen. Un autre chercheur a montré, selon la forme et la taille des mains, que la moitié de celles peintes dans la grotte de Pech Merle (dans le Lot) sont féminines. Ainsi notre regard se modifie. La préhistoire devient l'histoire de tous les humains. Le galet de Makapansgat est aussi un visage de femme. "

Marie Darrieussecq, Si Marcel Duchamp avait été un australopithèque, Charlie Hebdo, 7 février 2018