Une station d’autoroute ne ferme jamais. Je me demande même si toute vie s’arrête un jour dans ces lieux. Ils entrent, consomment, boivent, rient, regardent, achètent, se lavent ou se salissent puis s’en vont en ne laissant aucune trace autre que quelques rares et immondes graffitis sur la porte verte des toilettes ou le mépris pour la serveuse qui vieillit dans son bocal de fritures et de gasoil.
Mais les murs ici sont aseptisés, rangés, froids et attendent leurs urines ou leur salive mais se foutent de ce qu’ils seront une fois partis. Dans mille ans, ces murs auront gagné. Eux seront morts.
Ces néons même se foutent du monde et de la main qui les a posés là.
Je les regarde un peu entre deux rêves.
Je ne suis pas bien, pas bien du tout, engoncé dans un manteau de brume. Je sens les fourmis dévorer chaque centimètre carré de ma bouche, et mes lèvres me font mal.
Je garde les yeux entrouverts, lorsque le noir se fait sous mes paupières, je sens les mains crochues de ma folie qui empoignent mes chevilles et me tirent vers le fond, très au fond. là où on ne va plus ou alors qu’une seule fois.
Je sens la chute et mes doigts qui se crispent sur les accoudoirs ne retiennent rien. Je tombe en moi et il n’y a que le vide. Un vide immense et noir, terriblement attirant qui doit bien se finir sur quelque chose.
Mais j’ai mal alors je garde les yeux ouverts.
Je la regarde évoluer sur le délire de mes joints, elle danse langoureusement, nue, superbe et douce sur la nuée bleue. Elle ondule et se perd contre le plafond ou plonge pour s’enfouir dans ma bouche, sur ma langue, dans ma gorge puis plante ses ongles dans mes poumons, les lacère pour entrer dans mes veines pour distiller son poison et son manque.
On s’enlace dans une danse macabre, on confond nos corps et nos souffles mais je la recrache toujours, je la vomis dans un nuage d’air vicié. Mais c’est elle qui gagnera.
Je reçois sa gifle chaque seconde, chaque battement de mon cœur est un coup de poing contre ma poitrine.
J’ai repris sa main dans la mienne, et cette fois, j’ai dit « oui je t’aiderai, demande moi de tuer pour toi, je t’amènerai où tu veux. Mais jamais, jamais tu ne peux m’avouer que tu m’aimes ».
Je vois flotter ses yeux, seuls, ils ne me fixent pas et embrassent l’étrange mouvement des voitures qui passent à quelques dizaines de mètres de l’habitacle.
Je vais mourir ici comme un sale con et je le sais comme une vision : personne ne me regrettera.
Je vois défiler sur le capot de ma voiture les collègues, voisins, amis, membres de la famille et anciens détenus de ma vie, ils portent tous un costume noir et rouge, taillé ridiculement.
C’est un enterrement de pauvre, de ringard. Ils pleurent ou se soutiennent, se tapent sur les épaules comme pour appuyer une blague mais au plus profond d’eux même, ils jubilent : raté. Ce n’est pas mon tour.
Pauvre vieux, crever comme un chien sur une aire d’autoroute.
Une crise cardiaque vous pensez ?
Pauvre vieux con qui n’a pas eu la classe de mourir à son rang, dans son lit ou contre un platane à 200 Km/h.
Une attaque cérébrale à ce qu’on m’a dit.
Ingrates et vicieuses limaces. Je vois déjà mon voisin qui soutient ma veuve effondrée, il lui promet des monts et merveilles sans un mot, juste par une ombre de sourire mais il ne fera que l’enfoncer un peu plus.
Il n’y a que les yeux de ma belle-mère qui restent secs comme la mort. Sincères.
Je sombre.
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