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EN GREVE 5

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« Monsieur… monsieur… »
Sa grosse tête chauve apparaît entre mes paupières.
J’ai l’impression de revenir parmi les morts.
Le serveur ne quitte pas son sourire de rat.

« Monsieur… bah alors vous vous êtes endormi… faut pas rester là. je ferme ».

Je jette un regard circulaire sur la table et constate qu’il reste quelques verres. Une petite dizaine de bouts de papier blancs me font savoir que je n’ai pas bougé de la journée.
J’ai mal au crâne et le rampant, le malodorant serveur me regarde encore de ses yeux moqueurs.
Ces yeux que l’on offre aux alcooliques ou aux paumés qui se saoulent pour se souvenir qu’ils ont oublié quelque chose.
Je plonge ma main dans la poche, l’arme est là, toujours tiède, lourde. Je la serre.
La salle est totalement vide, plus un rat ne reste. Il balaye en sifflotant et personne ne l’applaudit.
Dehors une silhouette vient flotter contre la pluie battante de la vitre, il lui fait signe que c’est fermé avec son étrange sourire qui ne permet qu’à la moitié de sa bouche de rire. La lèvre du bas ne bouge pas, figée qu’elle est dans une fosse sans fond de mépris.
Il pue le vice.

Je me penche en avant et pousse doucement une des choppes de la table vers le bord. Je la regarde vaciller un peu puis elle chute et explose en fracas brillants.
Je relève la tête et l’homme est figé, son balai à la main comme un micro, il me regarde.
Sans le quitter du regard, je pousse lentement un autre verre vers sa mort éclatante.

« bah on peut dire que vous êtes un foutu con vous ! »

Son visage prend quelques couleurs hésitantes comme la peau d’un caméléon puis semble se fixer sur un rouge sang des plus drôles et ses pas amènent son corps maladroit vers moi, le balai traînant derrière lui les quelques mégots ramassés.

Avant qu’il n’arrive, deux autres verres ont rejoint le carrelage usé.

« Non mais tu vas t’arrêter connard !! Tu crois que t’es qui ? Putain mais je vais te la péter ta petite gueule de poivrot ! »

Son sourire a enfin disparut mais le mien vient de fendre mon visage sali par les larmes.
Il se révèle enfin tel qu’il est, répugnant, obscène, vulgaire et gras.
Sa main est blanche sur le manche en bois qu’il empoigne comme une arme ridicule. Il est à un pas ou deux de moi et maintenant lève la main libre pour m’attraper au col.
Il n’a pas le temps.
Je me lève plus vite qu’il ne croyait capable un homme ivre, le saisis par la manche et de mon bras libre envoie un coup de coude sur son arcade.
Il s’étale comme un quartier de boeuf sur le sol balayé. Pas un bruit ne sort de sa bouche qui fait un rond ridicule et crispé.
Sans une ombre d’hésitation, je sors mon arme et plonge sur lui. Le canon se pose sur son front, très lentement pour qu’il comprenne ce qui se passe.
Il ne bouge plus, ne respire plus et cette fois, sa peau flasque est livide, grise ou transparente et je lui préfère ce teint.
Le petit canon court du 38 pèse sur son front.
Il sue à grosses gouttes et je sens une forte odeur d’urine. Sa bouche n’a pas changé d’expression et semble éternellement figée sur cette lettre ridicule. Rien d’autre ne bouge sur ce visage que la lente goutte épaisse de sang qui coule de son arcade.
Je ne quitte pas mon sourire et je cherche enfin dans ses yeux, je cherche au-delà de sa peur, bien plus profondément.
Je veux trouver cette perle qui brille quand même dans ce corps immonde et gluant empêtré dans les pieds de la chaise qu’il a renversé.
Je n’y vois rien, un désert total qui prend une forme immense de solitude, un désespoir infini.
Il est seul, foutument seul et ne peut peupler ses nuits vides que de fantasmes vides, dans un appartement trop plein d’une vie sans but.
Je sens monter une larme, je ravale.
La pression de mon doigt sur la queue de détente se relâche doucement et l’aluminium se décolle du front moite.
Il ne lui reste de mon passage que le petit rond dessiné par le canon et une coupure près l’œil gauche.

Je me lève et sors en courrant.
S’il avait dit un mot, je l’aurai tué.