Je n’ai pas retouché à mon arme depuis l’incident du bistro.
J’ai dormi dans la voiture après être passé à l’hôtel régler les frais d’une nuit.
Ils n’ont posé aucune question, ils ne sont pas là pour ça. Les clients sont des gens de nuit et eux ne cherchent pas à savoir ce qu’ils font dans les murs qu’on leur loue.
Nous sommes uniquement de passage, un bref bonjour, un sourire aimable et la chambre est rendue pour un autre.
Une pièce vide sans âme qui doit être suffisamment calme et impersonnelle pour que n’importe qui se sente chez lui. Comme si le vide favorisait le bien être.
J’ai hésité très longuement face au téléphone portable fourni par la société.
L’envie de le garder éteint ou, mieux, de le jeter loin par la fenêtre.
Je sais que ma femme aura laissé un premier message léger avec le ton habituel, puis ce sera mon patron puis ma femme.
Et encore ma femme, de plus en plus paniquée avec finalement un souffle de désespoir dans la voix pour un ultime : « rappelle moi ».
Nous nous appelons tous les soirs à 18h 20 et restons au maximum 5 minutes.
Je n’ai rien à lui raconter mais elle me berce de phrases répétées mille fois.
J’appuie sur le bouton de marche et le téléphone émet une ridicule sonnerie quand il affiche le réseau.
Je compose le numéro de la messagerie.
« vous n’avez aucun nouveau message »
Je raccroche.
Je sens une petite boule se créer au fond de mon estomac, je pense que j’ai faim.
Personne ne m’a appelé, je ne devais être à la formation qu’hier après-midi… ils ne se sont probablement pas inquiétés. Je pense que les appels fuseront ce soir. Et encore plus demain.
Mais je n’ai pas besoin d’eux et eux non plus.
Je pense à mon patron en relevant le dossier de mon fauteuil et en enclenchant la première.
Peut-être qu’il est mort ?
Il m’appelle tous les jours quand je suis en déplacement. C’est la seule chose qu’il ait à faire puisque que quand je ne suis pas dans le bureau en face de lui, il n’a plus personne à surveiller, donc plus de raison de travailler.
Comme le travail est la seule chose qui lui reste dans la vie, si j’arrête de travailler, il meurt.
Je me laisse guider par les panneaux marqués d’un M majuscule jaune. N’importe quelle nourriture fera l’affaire et puisqu’il est presque midi, le fast food sera le plus facile.
J’aime cette nourriture, elle ne remplit pas, ne rassasie jamais et donne toujours envie d’en ingurgiter de nouveau sans limite.
Elle ne comble rien et créé un vide.
Je me gare dans une rue sous une allée d’arbres rachitiques qui tentent comme ils peuvent de garder un peu de feuilles. J’ouvre le paquet en papier à coté de moi mais je n’ai plus faim.
Il y a une zone industrielle à ma droite, une série de maison à ma gauche et un balayeur entre les deux qui passe d’un coté à l’autre de la rue. Il habite tout le quartier à lui seul. Il dégage une présence magnifique et je n’arrive pas à savoir pourquoi.
Il pousse des mégots, des cartons de bière, des feuilles avec un balai à franges jaunes fluo. Il est penché en avant mais sa carcasse est immense, interminable et large.
Lorsqu’il arrive à ma hauteur, il relève la tête et me sourit. Son regard est gris, presque totalement délavé mais sa peau frappée par un soleil invisible fait ressortir des rides profondes, creusées comme des initiales sur le tronc d’un arbre.
Il s’approche de ma voiture et vient doucement taper au carreau. J’appuie sur le bouton de la commande.
« ‘jour . z’auriez une cigarette ? »
Je lui tends mon paquet qui disparaît entre ses doigts larges. Il extirpe un bâtonnet comme s’il faisait une opération chirurgicale délicate et le fiche entre ses lèvres. Je lui tends le briquet et le nuage de fumée bleutée s’élève doucement dans l’air.
Il ferme les yeux en inspirant lentement et j’imagine une seconde que toute la braise va consumer la cigarette avant qu’il ne se décide à recracher la fumée.
Il semble bien, étrangement bien.
J’en prends une du paquet : peut être qu’elles ont quelque chose de plus.
Il souffle doucement la fumée sur la braise.
« ‘savez qu’j’ai pas le droit à ça ? J’ai un truc aux poumons… »
Aucune réponse. Je ne vois pas laquelle je pourrais donner et de toute façon, il n’en attend pas.
Son profil appelle toutes les images : marin, mineur, catcheur…balayeur.
« Z’etes pas d’ici vous… j’l’ai vu à la plaque… qu’est ce vous faites dans l’coin ? Tourisme ? »
Et sa remarque se termine sur un large éclat de rire qui se prolonge par une toux grasse semblant sortir d’un puits.
« Je cherche quelqu’un…
- vous l’trouverez pas ici. Si vous voulez mon avis… y a qu’des fantômes et des souvenirs ici.
- Justement… »
Il fixe son regard très au loin, en bas de la rue, sur l’horizon de l’océan. Il revit sur un bateau qu’il n’a jamais foulé. La fumée ou quelque chose comme ça vient lui piquer les yeux et y faire apparaître un peu de larmes.
« ‘devriez rentrer chez vous, m’sieur. C’est pas ici chez vous
- je crois pas que ce soit ailleurs non plus. »
Ma remarque est sortie toute seule. Je pensais l’avoir bien gardée entre les parois de mon crâne.
Il esquisse un dernier sourire et jette la cigarette dans le caniveau.
« allez… bonne journée. Merci pour la tige… j’pense pas qu’mon médecin dirait la même chose… »
Encore son rire étrange et il se pousse en avant et se voûte pour redevenir un simple balayeur.
Il hésite puis revient à hauteur de ma fenêtre.
« J’voudrais bien vous dire d’laisser les morts où ils sont…mais vouz’en foutez d’l’avis d’un balayeur… »
Il a raison.
Sans attendre ma réponse, il est déjà parti et se fond lentement dans le macadam qu’il frotte mollement.
Je referme la fenêtre sur cette étrange rencontre.
Ça ne changera rien de toute façon.
Je prend mon téléphone et fais défiler les derniers appels reçus. En tête, le numéro d’Henri.
Henri est un ancien gars de mon quartier. Je l’ai connu jeune. Il est devenu flic. Un raté dans le monde vicié que je fréquentais. Pour se faire oublier, il a changé son prénom pour faire plus français et intégrer la Police. Je n’ai jamais cru à cette excuse.
Plus par oubli que par nécessité, je suis le seul à ne pas lui avoir fermé la porte. Maintenant je m’en fous de Henri, je crois même que je le préférerais mort mais il est là sur mon écran, caché derrière un numéro en 01.
J’appuie sur le bouton d’appel.
Quelques longues sonneries. J’imagine ce téléphone posé sur un bureau vide, dans un commissariat tout aussi vide.
« Commissariat du 12 ° arrondissement, bonjour !
Une jolie voix de femme.
« Bonjour Madame, je cherche à joindre l’officier…Henri Taib
- l’inspecteur Taib, oui, c’est à quel sujet ?
- personnel.
- Dans ce cas Monsieur, je vous demanderai de le joindre sur sa ligne privée.
- Bon…avez-vous un numéro à me communiquer ?
- Non monsieur, je ne suis pas en mesure de vous le donner.
- …et comment je le joins alors ?...
- Sur son numéro privé... »
Je raccroche et recompose immédiatement le même numéro. Ne pas chercher à comprendre.
Une autre voix de femme.
« Madame, je voudrais parler à l’inspecteur Taib s’il vous plait, c’est au sujet d’un meurtre. »
La communication bascule immédiatement sur une boite musicale d’attente sans que mon interlocutrice n’ait ajouté un mot.
J’écoute patiemment une salsa sans age entrecoupée de quelques rares annonces me rappelant que je suis en ligne avec la Police nationale.
« Henri Taib, j’écoute.
- Salut Henri, c’est Antoine. »
Un silence gêné. Je ne sais pas si c’est pour moi ou pour lui qu’il y a ce blanc. Cette suspension qui vient épaissir un secret sous forme de service que je lui ai demandé il y a 2 ans : chercher quelqu’un dans ses fichiers. Une femme dont je ne connaissais même pas le prénom.
Il a joué le jeu jusqu’à faire son portait robot… mais sans jamais me poser la question du pourquoi.
Il se doutait que ma femme ne devait pas être au courant et pensait, à tord, qu’il avait la réponse. Maintenant qu’il sait qui elle était, le silence est beaucoup plus dense.
« J’allais t’appeler, Antoine.
- …
- C’est au sujet de ton… amie… Marie.
- Je t’écoute
- J’ai regardé dans tous les fichiers, les casiers judiciaires. elle n’existe nulle part cette fille ! j’ai fini par trouver à l’Etat Civil : Pupille. Pas de famille. Rien. Pas de frère, pas de mari ou de …mac. On a rien sur elle. Put…enfin. réglo.
- Et alors ?...
- Alors on a quelques affaires à elle. J’ai pensé que peut-être…
- Merci…je passerai.
- Ok je te garde tout ça ici… y a pas grand-chose, je te préviens mais bon.
- A bientôt.
- Salut Antoine… »
Ça me fait bizarre d’entendre mon prénom. J’ai l’impression qu’il n’est pas sorti de la bouche de qui ce soit depuis des jours.
Je me demande même si à part Henri, personne ne l’a même pensé… je frissonne.
Je vais devoir rentrer à Paris.
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