Nancy.
Strasbourg.
Auxerre.
Bourges.
Rouen.
Rouen.
C’est là bas que je l’ai perdu. Un matin, sa chambre d’hôtel était vide. Fin de notre histoire.
Ma voiture traverse la Bretagne comme une balle chromée, sans limite de vitesse, sans code à respecter.
Je ne veux plus de cette région, je la vomis en fumée noire sortant du pot de ma voiture.
Mon téléphone est resté totalement silencieux et je me refuse à penser que je ne suis pas regretté. Mon boss, ma femme dansent ensemble une sarabande endiablée au milieu d’un cercle de feu et je les attends à la sortie, mon arme pointée sur eux pour qu’ils se souviennent que le danger n’est pas où ils sont mais là où je suis.
Je souris un instant puis sens monter une autre puissance, presque oubliée et je ris. Je ris à en avoir mal au ventre, je ris jusqu’à ce qu’enfin mes larmes viennent.
Je ris comme un démens et ma voiture fait quelques embardés qui font hurler les klaxons de ces peigne-culs.
Un camion rugissant me double par la droite et s’amuse à vouloir me faire peur en se rabattant pour me serrer sur la rambarde. Je ris encore plus et descend un rapport pour redonner de la puissance à la voiture et accepte la confrontation.
Je m’en fous ce n’est pas ma voiture.
La carcasse de métal bondit d’un coup en avant et le camion se rabat violemment sur sa file, je le double tranquillement et arrivant à sa hauteur, je ralentis et tente d’apercevoir le chauffeur.
Je veux voir la tête de celui qui relance mon hilarité. Il est caché par la cabine mais son camion s’exprime pour lui à coups de volants taquins, d’appels de phares et de vrombissements de moteur.
Je reprends de la vitesse et vois enfin le visage rouge de colère et les mains qui dansent follement à vingt centimètres du volant, j’ouvre la fenêtre et je tends mon majeur bien dressé à son intention.
Réaction immédiate, ses phares deviennent stroboscopiques et son visage cramoisi. Je ralentis un peu et le laisse revenir vers moi.
Je ris toujours aussi fort, je ne me souviens pas avoir autant ri.
Je vois dans le rétroviseur la silhouette de son bras qui se prolonge d’une barre de fer, mon doigt dans l’air glacial ne bouge pas d’un millimètre.
Il s’approche encore, presque à me toucher puis j’accélère légèrement pour le distancer puis recommence ma valse à deux temps.
Mon rire est devenu bestial et je n’arrive plus à le contrôler.
Plus je regarde dans le rétroviseur, plus je le trouve drôle et quand un panneau indiquant une aire d’autoroute à 500m se dessine, je coupe toutes les voies de gauche et fond pour l’y attendre.
Il me suit, bien sûr, je me gare sur les emplacements pour camion et je le vois arriver comme un taureau dans une arène. Le poids lourd s’immobilise à quelques mètres de ma voiture et la porte de la cabine s’ouvre violemment.
Une masse informe en descend. J’ai bien choisi.
L’homme n’est pas très grand mais il est aussi large qu’épais. Crâne chauve, décidemment je suis abonné, short noir et chaussures de sécurité.
Ses bras, qui sortent d’un débardeur blanc sale, sont des jambons tatoués jusqu’aux poignets et il semblerait que ses muscles l’empêchent de les rabattre le long de son corps taillé comme un tonneau. Ils me font l’effet de petites saucisses et mon fou rire reprend de plus belle.
Il semble avoir abandonné l’idée de la barre de métal et j’ouvre la porte sans hésiter.
Il a reculé de quelques pas et m’attend devant le capot de ma voiture.
Sa bouche est molle, presque enfantine mais son regard contraste violemment et ses poings qui se serrent donne la touche finale à cette caricature de videur.
Je n’arrive pas à abandonner mon sourire.
Je n’ai pas vu venir le premier coup : un mouvement large et une déflagration violente je ne sais où sur mon visage.
La douleur qui suit n’est finalement pas si forte. J’encaisse, j’ai toujours été dur aux coups.
Je pense à mon arme restée sagement dans la voiture avec ses cinq petits suppositoires rangés dans le barillet et je recommence à rire.
Le deuxième coup a pris tout son temps et j’ai eu largement le temps d’apprécier sa trajectoire et se savoir que mon œil prendrait une jolie couleur bleue sombre dans quelques heures.
J’aurais pu l’éviter, profiter de son mouvement pour coucher mon adversaire et les choses auraient été autres mais mes mains sont restées sages.
Le visage du camionneur ne bronche pas. Il tape comme s’il faisait une manœuvre avec son bahut. Méticuleusement et sans un bruit.
Je ne résiste pas. Je n’en ai pas envie et j’attends calmement que sa violence efface enfin mon sourire malsain.
Je ne sens plus les coups et ai perdu le compte.
Chaque poing qui s’abat déclenche une nouvelle plaie, une nouvelle brique de plus dans le mur qui a commencé à se construire il y a deux jours.
Je revois le visage du serveur avec son ventre mou et le canon entre ses deux yeux. Sa peur que j’ai faite mienne et qui s’envole bruyamment contre les phalanges de cette brute qui ralentit le nombre de ces coups.
Je suis allongé par terre, le visage contre l’asphalte mouillé.
Je saigne mais je n’arrive pas à savoir d’où. Je tourne lentement le visage vers mon ami de quelques minutes. Il est calmé et souffle bruyamment comme s’il venait de courir un kilomètre. Parfait.
« Vous pourriez au moins vous excuser… »
Son visage s’empourpre une dernière fois et il m’envoie un violent coup de pied dans le ventre puis me crache au visage un « sale bougnoule » avant de tourner les talons.
J’entends la porte qui se ferme violemment et les roues du camion passent à quelques centimètres de mes pieds.
Sur le sol, il y a quelques flaques de gasoil qui reflètent un monde kaléidoscopique aux couleurs vives et moirées. Les traces noires et rouges de mon sang se diluent doucement dans la pluie fine qui semble tomber de façon chronique dans cette vie.
La douleur est partout et je me courbe en deux pour vomir.
Mon estomac vide renvoie un liquide acide qui me brûle la gorge et qui envahit ma bouche et mon nez.
J’attends que les spasmes se décalent et me laissent suffisamment de répit pour me redresser et ramper jusqu’à ma voiture.
La porte est restée ouverte et je me laisse tomber sur le fauteuil.
Ça n’a servi à rien, je n’ai pas chassé son image et il me semble que son corps nu est toujours allongé derrière moi à m’attendre pour une étreinte sans vie.
Elle est morte.
La phrase tourne en boucle et n’efface rien. J’aimerai pouvoir, comme elle, me replier en moi-même et laisser mes mains faire un carnage imaginaire.
Je rabats le pare soleil et tente un regard sur le miroir de courtoisie.
Mon œil droit est horriblement gonflé et mon nez qui fait un drôle d’angle semble bel et bien cassé. Le sang vient de ma lèvre inférieure qui présente une entaille qui suit le dessin de mes dents du dessus.
Finalement, je ne suis pas si amoché que ça, j’arrive à me reconnaître.
Mais mon sourire a enfin disparu.
Le devant de ma chemise s’est coloré d’un bavoir rouge vif et mon pantalon se constelle doucement des petites gouttes qui coulent de ma bouche.
Je m’éponge comme je peux avec les serviettes du reste de fast-food et démarre la voiture.
Je me range quelques mètres après sur le parking de la station service et me traîne jusqu’au coffre pour prendre une chemise de rechange et un jean propre et décroche la trousse de premier soin.
Lorsque je rentre dans le magasin, les rares conversations s’arrêtent nettes mais personne ne fait un pas vers moi. Je traverse laborieusement la longue salle et me réfugie aux toilettes. Je devine dans les attitudes qu’ils savent parfaitement ce qu’il s’est passé et tous doivent se dire que je l’ai mérité. Ils ne savent pas à quel point ils ont raison.
Sous la lumière blafarde des néons, mes nouvelles couleurs ressortent plus fort.
Mon œil est enflé et presque fermé et des cernes gris se dessinent dessous pour confirmer l’état de mon nez.
Je caresse du bout des doigts son arête étrange. J’ai entendu dire qu’une fracture était moins douloureuse quand elle était remise à chaud… j’empoigne l’os de mon nez et tente de le redresser d’un geste.
La douleur est fulgurante, vrillante et des milliards de points blancs viennent aveugler mon champ de vision. Je sens mon buste partir en arrière et mes mains attrapent comme elles peuvent le rebord du lavabo. Mon corps se couvre instantanément d’une sueur froide et visqueuse.
Mon nez n’a pas bougé. Je devrais de toute façon aller à l’hôpital.
Je sors une compresse et l’imbibe du seul désinfectant que contienne cette trousse sommaire : de l’alcool.
Très délicatement, je pose le coin du coton sur ma lèvre et la chaleur qui m’envahit me fait perler les larmes.
Ma bouche se transforme en un braiser qui me fait gémir de douleur. Je jette rageusement le coton rouge de sang contre le miroir.
Impossible de toucher la plaie avec cette merde.
J’en prend un autre et le passe plutôt sous l’eau. La douleur est moins vive et je continue, les dents serrées et les mâchoires fermées.
Elle n’est pas si profonde que ça et je ne pense pas avoir besoin de points.
Pour finir mon œuvre, je me passe le visage sous l’eau froide pour chasser toute trace de sang.
Ma lèvre continue à couler et je bloque comme je peux une compresse sur la plaie.
Je déboutonne rapidement ma chemise et enlève mon pantalon.
En caleçon, je regarde mon corps et les quelques marques rouges que les coups ont laissés sur mes côtes.
J’y passe ma main. C’est douloureux mais je ne pense pas qu’elles soient cassées.
Je me rhabille en prenant mille précautions pour ne pas toucher mon nez ou ma lèvre.
Le monde est à demi éclairé et doucement mon œil droit se ferme.
Je jette un dernier regard à mon reflet. Parfait.
J’ai mis cinq heures pour faire les trois cents derniers kilomètres, m’arrêtant presque à toutes les aires de repos pour éponger ma lèvre.
En arrivant au dernier péage, la dose massive de codéine commençait à faire de l’effet et ma lèvre s’était presque arrêter de saigner, dévoilant une entaille rouge sombre.
Je me faufile maintenant dans les ruelles toutes semblables du lotissement qui a poussé autour de notre maison. Il fait nuit noire et je gare ma voiture en vrac devant chez moi.
Toutes les lumières de la maison sont éteintes comme de bien entendu.
Je réalise que je rentre comme j’aurais du le faire. Peut être juste un peu plus tard, ma femme ne sera donc pas surprise.
Je ne me pose même pas la question de savoir comment lui expliquer mon état. Je m’en fous.
Il y a un peu de lumière chez mon voisin de droite, une lueur diffuse et constamment changeante : la télé.
A cette heure-là, il ne peut regarder qu’un film porno.
Je rentre et trouve le salon comme je l’avais quitté : rangé, propre, ordonné. Sans vie.
Je sais maintenant que cette vie là ne pourra plus jamais être la mienne. Je n’en veux plus et ce sont les poings de ce pauvre type qui m’ont transmis le message. Je me sens étrangement bien, sain et lavé.
Je ne pourrais plus faire semblant d’être bien ici. D’être tout court non plus. J’ai une envie incroyable de jeter tout ce qui me passe sous la main à travers la pièce déguisée de bribes de bonheur. Mais sous mes yeux il n’y a que des bibelots choisis par ma femme et achetés par ma femme ou pour ma femme. Je ne peux pas lui faire ça.
Je jette les clés sur la table basse et sors un dernier cachet de codéine que je fais passer avec une grande lampée de whisky. Bien sur l’alcool m’arrache un gémissement mais je sais comme ça que ma nuit sera riche de rêves.
Qu’elle sera enfin peuplée.
Je m’allonge sur le canapé et m’endort comme une souche.
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