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en grève 11

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ournée calme et paisible dans un arrondissement vieillot de Paris.
Le commissariat est un bloc noir planté en plein milieu de l’avenue.
Quelques agents sont en faction devant mais ils ne semblent pas débordés par les appels et se permettent d’interpeller quelques voitures.

 

Avec ma tête de boxeur déchu, je ne les laisse pas indifférent.

« Monsieur, pour les plaintes c’est à droite…
- je vous remercie mais je ne viens pas pour ça…
- ah ?
- non je viens voir l’inspecteur Taib.
- Ah ? »

Il hésite un instant puis me fait signe de passer et m’indique une porte à gauche.

Dans la petite pièce, une femme est assise en face d’un immense écran d’ordinateur.
Elle ne lève pas les yeux vers moi et je remarque que c’est la première personne que je croise qui ne porte pas le bleu réglementaire.

« Vous êtes ?
- J’ai rendez-vous avec Monsie… enfin l’inspecteur Taib.
- Et vous êtes ?
- Muriel, arrêtes d’embêter mon ami… »

La voix est venue de derrière une porte en verre dépolie avec l’écusson de la Police nationale.
Une caricature qui prend vie avec la silhouette qui se dessine derrière.
Je retrouve le visage d’Henri tel que je l’avais laissé 2 ans auparavant. Pas une ride, pas un pli et pas un gramme de plus, jusqu’au costume toujours aussi ringard, couleur crème avec une cravate rouge à motifs fleuris.
Il sourit à la femme qui replonge dans son écran sans plus s’occuper de moi.
Henri me tend la main qu’il serre avec force et me fait entrer dans son bureau sans rien laisser transparaître de ses réactions face à mon visage tuméfié.

La pièce est un foutoir inimaginable. Je retrouve toute la personnalité du gamin désordonné que j’ai connu.
Son bureau est rempli de dossiers aux couvertures bigarrées, un ordinateur tente de survivre au milieu de gobelets vides ou pleins d’un liquide qui ressemble vaguement à un café.
Son téléphone est posé sur une tour bancale de feuilles et sous la fenêtre les piles de dossiers servent de tables pour accueillir une plante en fin de vie.
Au mur, il y a des dizaines de pages scotchées, punaisées, agrafées ; des photos de vacances côtoient des têtes de suspects et au centre, presque sans aucune tache, sa photo.

J’ai un mouvement de recul en croisant le regard froid que j’avais parfaitement décrit.
Son portrait robot est d’une fidélité rare. Sous le visage apparaît maintenant un prénom : Marie et un numéro de portable : le mien.

« Assied toi mon pote.
- merci de m’avoir appeler. »

A plus de quarante ans, il n’a jamais cessé de m’appeler son pote. Peut-être parce que je suis le seul qu’il ait ou alors parce que je l’ai connu avant. Quand il n’était qu’un sale gosse comme nous tous. Mais à vrai dire, je ne crois pas être son pote.

« Franchement, t’as une sale gueule… »

Il allume une cigarette et me tend son paquet.

« Mari jaloux ? » lance-t-il dans un rire à peine forcé.
- si on veut…chauffeur mauvais joueur
- tu t’es fait soigner ?
- je suis passé ce matin à l’hosto. Dix jours d’arrêt de travail. Ils m’ont remis le nez en place. »

À cette évocation, il fait une grimace et passe machinalement ses doigts sur une bosse qui ne peut être que le cal osseux laissé par une fracture identique.

« je sais ce que c’est… tu veux porter plainte ?
- non. Je l’ai un peu cherché. »

Il sourit et c’est à ce moment que je comprends pourquoi je n’ai jamais pu perdre le contact : cet homme a le plus beau sourire qu’il soit. Tout son visage s’ouvre et des rides invisibles se creusent à la commissure des yeux. Quand il sourit c’est de tout son être. Il y met tout son cœur.
Gamin, il a du souvent cacher ce défaut qui le faisait passer pour un demeuré.

« j’en étais sûr…
- oui… moi aussi »

Il se lève et fait le tour de son bureau sans plus ajouter un mot, il déplace quelques classeurs et renverse des piles de dossiers. Un tiroir s’ouvre puis un autre, il se baisse pour ramasser quelques papiers et en fait tomber d’autres dans le mouvement.
La bande son est un continuel juron et je vois sa tête apparaître puis disparaître au gré du courant du désordre qu’il veut maîtriser mais qui se rebelle d’autant plus que ses efforts sont importants.
Puis il refait surface sur le bureau en tenant entre ses doigts une boite rose de la taille d’une boite à chaussures pour enfants.
Sur le coté je note un numéro incompréhensible, sûrement un code de dossier, et un nom est cachée par la large main d’Henri.

Il pose la boite devant moi et me regarde un instant.

« voilà. C’est tout ce que j’ai. Je dois te prévenir d’une chose : tu peux pas partir avec la boite. Je sais que cette… enfin qu’elle n’avait pas de famille mais comme tu n’es pas un proche. Je dois garder les affaires au cas où quelqu’un veuille les récupérer. Par contre, je peux te laisser regarder. »

Je lui adresse un rapide sourire de remerciement et ouvre la boite.
Un trousseau avec trois clés retenues par un porte-clés fantaisie.
Une montre de pacotille, un stylo doré, une paire de lunettes de soleil rayées et un portefeuille en cuir rose finissent de compléter l’inventaire.
Je tend la main vers le cuir mais hésite un instant.
Je jette un regard interrogateur à Henri mais c’est plus pour m’accorder une seconde de réflexion. Je sais qu’il va m’autoriser d’un mouvement du menton mais j’ai peur.
Une peur de drogué, peur que de ce cuir me passe dans les doigts puis le sang, son parfum et qu’il m’empoisonne, me fasse replonger.
Mais de toute façon c’est déjà fait et dans un soupir, je ramasse le portefeuille.

Il est presque vide. La carte d’identité a été retirée, il n’y a que quelques pièces, une note de restaurant, une de boite de nuit
Pas de photo de famille, pas de mot doux, pas de trèfle à quatre feuilles.
Rien d’autre.

Je le repose et glisse sur le bureau la boite à chaussures.

« je t’avais dit… t’es pas trop déçu ?
- elle a été retrouvée où ?
- tu sais, mon pote, c’est une enquête qui te concerne pas… déjà aux familles on révèle pas tout…
- tu m’as dit qu’il n’y aurait pas d’enquête… que vous allez vous arranger pour classer l’affaire en suicide. »

Il recule légèrement sa chaise et s’affaisse dessus pour se donner une contenance. Il fait mine de réfléchir mais sa décision est prise depuis longtemps.

« Est ce que je peux te demander pourquoi ? Je veux dire que t’es personne pour elle… un client et c’est tout.
- je peux pas te répondre…
- tu sais bien que tu peux tout me dire, je dirai rien à Vero. »

Deux nouvelles informations : il se souvient du prénom de ma femme qu’il a rencontré une fois et je peux « tout lui dire ».

« je peux pas te répondre parce que j’en sais rien…mon pote. »

L’ambiance est plombée. J’ai l’impression que c’est propre à tous les lieux hantés de bleus, tout y devient lourd, le silence comme les cris.
Il me regarde comme un animal qui hésite entre jouer avec sa proie et la laisser partir. D’un bond, il se redresse et me sourit de nouveau en se penchant à son bureau.

« Toute façon, c’est pas mes affaires… on a suffisamment de secrets l’un pour l’autre… »

Sur cette remarque étrange, il pioche un dossier sur le dessus d’une pile et tourne quelques pages.

« Elle a été retrouvée en pleine rue dans un passage près du faubourg saint antoine. Pas de chance pour moi, coté pairs. Une balle dans la tête, je te passe les détails… l’arme était sur place, dans sa main, mais ça ne fait aucun doute qu’elle a été abattue. Les légistes peuvent t’expliquer ça avec précision et foule de trucs incompréhensibles sur l’érosion marginale ou périphérique laissée par une balle tirée à bout portant ou à bout touchant…
En résumé : elle s’est pas posée le canon sur la tempe. Le coup a été tiré d’une position à quelques mètres d’elle… bien sûr personne n’a rien entendu dans la rue… faut croire que les coups de feux sont monnaie courante à Paris. Voilà tout ce qu’on a. De quoi faire quelque chose mais…
- mais c’est une pute…
- comprends nous. dans le meilleur des cas, on va ouvrir une enquête pour meurtre et chercher un mac pour un simple règlement de compte. On n’a pas les effectifs pour ça. »

Je digère doucement le « simple règlement de compte ».

« quoiqu’il en soit », continue-t-il en faisant un geste vague vers la boite,
« c’est tout ce qu’on a retrouvé sur elle. Pas de carte d’identité, pas d’adresse… je peux te dire que j’en ai chié pour lui mettre la main dessus. Elle s’appelle donc Marie Rochet, née en Juillet 72 à Bobigny. Pupille de l’état, passage par la case DDASS et multiples foyers. Bref, la routine glauque d’une vie mal née. Elle s’émancipe à 18 ans et disparaît des tablettes : pas de casiers, pas de délits.
Elle habite dans un petit appartement dans le XX°. Ce sont ses clés : on a jeté un œil : RAS. »

Il se racle la gorge et ajoute un simple « c’est tout » comme un point final à l’entretien.

« Tu aurais l’adresse de son appartement ? »

Il hésite.

« Après tout puisqu’on a autorisé les proprios à vider les lieux… »

Il déchire un morceau de papier sans regarder l’origine du document et note rapidement l’adresse d’une écriture ronde et claire qui contraste avec ses habitudes pour le moins opposées. Il jette le stylo sur son bureau et allume une nouvelle cigarette.

« alors et Véro, comment va ? »

Comme si je le savais.