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Merci d’être venu , me dit-elle en allumant la première d’une longue série de cigarettes. Je ne sais pas si j’y serais arrivée, si j’avais dû venir seule. J’ai jamais trop supporté les enterrements. Et puis Mya… c’était un peu comme mon père…

Haussement de sourcils de ma part. Mya. Père. Ça n’allait pas trop ensemble. Elle prit une profonde inspiration, qui semblait dire si je commence, on n’est pas couchés . À cet instant-là, j’eus presque de la peine pour elle. Elle devait aller travailler peu après et avait juste passé son manteau sur son costume : des strass dépassaient ici ou là, et le maquillage de scène faisait un drôle d’effet à la lueur blafarde de cette journée d’hiver. Encore que ça n’avait pas trop dépareillé, au cimetière, au milieu des autres artistes de cabaret : danseuses, transformistes, et même une vieille naine qui disparaissait sous les plumes d’autruche . Quel drôle de petit monde, m’étais-je dit, comme s’ils allaient tous monter sur scène à la minute d’après, pas de lunettes noires mais un demi-centimètre de maquillage sur le visage… Limite si ce n’est pas moi qui faisait tâche, avec mon caban bleu marine et ma tronche de mec banal.

Je ne t’ai jamais trop parlé de ma vie d’avant. J’avais peur que ça te fasse fuir. Avant de danser j’ai été escort. Sur le moment je ne me l’avouais pas, mais en g.ros c’est un peu comme pute. Juste tu ne fais pas le pied de grue sur un trottoir. C’est Mya qui m’a sortie de ce système. Je l’ai rencontré un soir dans un bar, je buvais un verre avec un client potentiel et à un moment où il est allé commander deux autres verres au bar Mya est venu s’asseoir en face de moi. Il m’a dit qu’il m’avait observée sur la piste de danse et que j’avais du potentiel. Que je valais mieux que ce mec libidineux qui me rapportait le même cocktail pour la troisième fois alors que ça se voyait que je n’aimais pas ça. Il a ajouté que le cabaret où il travaillait recherchait des danseuses, que c’était à deux pas et que si je voulais on y allait. Maintenant ? Oui, maintenant. J’ai regardé mon client, qui effectivement se ramenait avec le même cocktail dégueu à l’ananas. J’ai ramassé mon sac et je suis partie avec Mya. Là-bas ils m’ont embauchée sans problème. C’était il y a trois ans. Mya était transformiste là-bas, il m’a appris l’essentiel de ce que je sais maintenant. C’est lui qui m’a montré comment on se maquille pour la scène.

Des larmes embuèrent ses yeux. Juste avant qu’elles ne roulent et fassent un carnage dans le fameux maquillage, elle sortit un mouchoir de son sac, le déplia, et colla délicatement un de ses coins sur le blanc de son œil. C’était assez fascinant à voir, par capillarité le mouchoir absorba l’excédent lacrymal, et ainsi son maquillage ne subit aucun dommage. Je n’avais jamais vu quelqu’un essuyer ses larmes de cette façon. Était-ce une habitude ? Elle procéda de même avec l’autre œil et renifla un bon coup.

J’aurais vraiment aimé vous présenter, Mya et toi. Au début il n’a pas vu ça d’un très bon œil, que tu vives chez moi alors que je te connaissais si peu. C’est fou, mais j’ai eu immédiatement confiance en toi. Mes années d’escort m’ont appris à vite repérer un mec qui n’en veut qu’à mon cul. Toi, c’était différent. Je t’ai remarqué, tu buvais un verre au bar, tu avais l’air ailleurs. Je suis venue discuter avec toi, tu m'as dit que tu débarquais et ne savais pas où aller, et le soir même je t’hébergeais. C’est dingue, hein ? Mya a été rassuré quand je lui ai dit qu’on ne couchait pas ensemble, je lui ai promis que je vous présenterais bientôt, mais les choses se sont accélérées et on n’en a même pas eu le temps… Je suis sûre que c’est à cause de son fils, qu’il s’est suicidé. Il avait l’air tellement perturbé, ces derniers temps. La dernière fois que je l’ai vu, c’était… mardi. Il n’avait vraiment pas bonne mine. On a bu un café ensemble et c’est là qu’il m’a tout déballé. Il ne parlait jamais de sa vie d’avant, Mya. Mais là, il fallait que ça sorte. C’est dingue, ce qu’il m’a raconté. Tu me dis si je te saoule avec mes histoires, hein ?
Je balayai ses scrupules du revers de la main. Elle alluma une énième cigarette et son regard se perdit par la fenêtre dans le tumulte parisien.

Figure-toi que Mya avait eu une vie normale, avant le cabaret. Il était libraire dans une petite ville de province. Il s’était marié avec sa voisine, et avait eu un enfant avec elle. Un fils. Quand le petit a grandi il a compris qu’il n’était pas fait pour ça, la paternité, être un modèle… Ce qu’il avait en lui depuis sa naissance se réveillait chaque jour un peu plus, et il a compris qu’il ne pouvait pas mentir davantage. Alors il s’est barré. Il a disparu, du jour au lendemain, il a abandonné femme et enfant et est monté à la capitale pour faire ce pour quoi il était fait. Sa femme l’a retrouvé quelques années plus tard, elle a débarqué dans le cabaret avec le gamin qui devait avoir cinq ou six ans, elle a fait une scène pas croyable en plein milieu de son numéro. Apparemment elle a hurlé, elle l’a frappé, tout ça devant le petit, livide et tout tremblant, qui pleurait dans son coin. Le scandale bien glauque, quoi. Après ça elle est repartie avec le môme et il n’a plus jamais entendu parler d’eux. Jusqu’à ce que le gamin soit assez grand pour revenir tout seul. Il a la vingtaine, je crois, peut-être un peu plus. Mya n’était pas fier de tout ça. Je crois qu’il a fait un bon déni de cette histoire, par exemple il n’a jamais envoyé d’argent pour élever le gosse. C’est sûr, il n’était pas tout blanc non plus…C’est d’ailleurs ce que son fils lui a balancé dans la tronche quand il est revenu le voir. Que sa mère était morte, usée par les années à trimer pour élever seule leur enfant. Qu’il fallait vraiment être une sous-merde pour ne pas assumer ses actes à ce point. Mya s’est dit que son fils avait raison, qu’il s’était comporté comme le pire des lâches. Ils se sont beaucoup vus, durant ces dernières semaines. Mya sombrait, je ne sais pas ce que l’autre lui racontait mais ça l’amochait salement, un peu plus à chaque rencontre. Il avait toujours eu une petite tendance à picoler, mais là ça devenait n’importe quoi, tant et si bien que le patron l’a mis en repos forcé pour deux semaines, le temps qu’il règle ses problèmes. C’est pour ça que je te dis que le suicide de Mya, pour moi, c’est un meurtre. Même si les experts ont prouvé qu’il s’était donné la mort tout seul, je sais bien que c’est son fils qui l’a tué, à force de reproches, en lui martelant à quel point il lui avait pourri son enfance et sa vie. Il lui disait qu’il allait chez un psy depuis huit ans, à cause de ses conneries et de son égoïsme.

- Je sais, oui.
- Ah ? Je te l’ai déjà dit ? Je crois que je me mets à radoter avec tout ça.

Elle tamponna à nouveau son œil, du même geste expert. Combien de fois avait-elle fait cela ? Assécher les larmes, les faire disparaître sans abîmer le maquillage parce que ce n’était pas de la faiblesse qu’on attendait d’une fille comme elle. Combler la brèche béante qui jamais ne se refermerait. Et combien de fois le ferait-elle encore, avant de se retrouver dans une boîte en sapin comme l’autre ? Il fallait que je m’en aille, vite, ou j’allais finir par oublier pourquoi j’étais venu jusqu’à Paris. Je repris la parole d’une voix qui me sembla mécanique.

- Tu ne m’en as jamais parlé, Lola.
- Ah bon ? Mais alors comment sais-tu…
- Réfléchis deux secondes, ça changera. À quel moment Mya t’a-t-il dit que son fils avait débarqué ?
- Je ne sais pas… Je dirais vers la fin du mois de janvier. À peu près au même moment où tu …

La connexion se fit enfin dans son esprit. Comme une lumière qu’on allume, schpouing ! Pas la peine de me dire que je suis un dégueulasse, je le sais et j’assume. Elle ouvrit la bouche comme une carpe tout juste sortie de l’eau et eut ce regard que je n’oublierai pas, mélange d’étonnement un peu naïf et de déception. Le temps semblait suspendu, sa main en l'air, la fumée de la cigarette s'échappant par sa bouche ouverte. La douleur, la colère, les larmes, tout cela viendrait après et serait bien laid, mais ce regard… La beauté de ce regard…
Un instant à peine et sa bouche se mit à s’ouvrir et se refermer sans bruit, sur ce « C’était toi… » qui semblait trop énorme pour qu’elle parvienne encore à le dire. Je haussai les épaules doucement en levant les yeux au ciel et tournai les talons. J’entendis derrière moi un bruit mat de corps qui chute. La naine se précipita vers elle, suivie par le sillage de ses plumes.

En refermant la porte derrière moi, je repensai aux paroles de mon psy. Il faut faire le deuil de ce père fantasmé, Monsieur Rubain. Il faut, comme on dit, tuer le père. C’est la seule façon pour vous de repartir sur des bases saines .
Je souris. Une nouvelle vie commençait.

texte : Linsay