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en grève 13

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Le lieu est glauque et ressemble à s’y méprendre à un hôtel de passe : les chambres se louent à la demi journée et quelques femmes attendent sagement en bas, légèrement vêtues.

La pièce est minuscule mais propre. Seulement vieille et très mal disposée : un lit une place en sapin clair, une moquette marron totalement tassée par des millions de pas et présentant quelques brûlures de cigarettes. Un lavabo avec une poire de douche au dessus d’un bac en faïence cassée pour seule salle de bain et une télévision vissée au mur comme dans les hôpitaux ou les prisons.
Le contraste avec chez moi est saisissant.
Je pense à ce « chez moi » et le trouve tellement étranger que j’ai un mal fou à imaginer que ça ne fait que deux jours que j’ai quitté le pavillon où vit ma femme.

J’ai passé ma journée d’hier au lit, entièrement nu, à écouter les bruits de la ville, les gémissements des couples et les aller et venus dans l’escalier.
L’envie d’aller voir les femmes qui tapinent bruyamment au pied de l’hôtel m’a traversé l’idée mais le sexe ne m’intéresse à vrai dire plus du tout.

Je sais que la fenêtre en face, aux volets fermés, est l’appartement qu’occupait Marie.
J’y suis allé avant d’ouvrir ma valise et j’ai arraché de la porte un mot écrit dans un français très primaire qui proposait la location.

Debout face à la fenêtre, je compose le numéro laissé sur l’annonce.

« ouais ? »

La voix est cassée, rude mais j’y discerne une pointe d’accent chantant. Chantant faux.

« Monsieur, je vous appelle concernant l’appartement que …
- ouais ? et alors ?
- alors je voudrais le visiter.
- Je fais pas visiter, je vis à Toulon, je me déplace pas pour un truc comme ça. Si vous en voulez, vous me le dites, je vous dis où récupérer les clés et puis c’est marre. C’est 400 par mois.
- Ok… vous voulez combien de fiches de paie dans le dossier ? »

Il éclate de rire comme si c’était la meilleure blague de la journée.

« vous savez je loue cet appart’ à des putes alors les fiches de paie !... vous avez de quoi payer ?
- oui
- alors c’est à vous.
- Au fait, vous savez quelque chose sur la jeune femme qui habitait votre appartement ?
- T’es de la police ? »

Le ton n’a pas tellement changé mais le tutoiement est un signe.

« non je suis un de ses amis.
- alors tu vas pas être déçu, y a encore toutes ses affaires à l’intérieur. Elle s’est cassée un matin sans rien dire et les flics m’ont dit qu’elle avait disparu et que je pouvais de nouveau louer. Bizarre ta copine ! en attendant, elle m’a laissé un mois sur le dos.
- elle est morte. »

Un silence, pas gêné, juste courtois.

«…bah… désolé. Je l’ai jamais vu en fait mais quand elle a voulu louer, je cherchais quelqu’un pour me débarrasser du bordel du vieux contre loyer décent.
- Du vieux ?...
- Un toqué qui s’est fait viré de chez les flics tellement il picolait. Son appart était un taudis, je peux rien garantir maintenant. Bon c’est OK ?
- Oui
- Alors note l’adresse où se trouve la clé et file moi tes coordonnées »

Je griffonne rapidement une adresse et lui laisse les informations dont il a besoin. Avant de raccrocher, il ajoute une phrase simple et concise sur le fait qu’il connaît du beau monde dans le quartier et que ce n’est pas la peine d’essayer de se casser sans payer.
Il ne me fait absolument pas peur mais je lui laisse le plaisir de le croire.

L’adresse est juste plus bas dans la rue.
Je commence à aimer cette rue, rien de palpable, rien de beau ou d’attrayant.
Les quelques putes qui tapinent encore et qui n’ont pas été chassées par les mœurs vers des camionnettes sordides en bordure de nationale ne sont pas belles mais elles ont le courage de vivre et de résister.
Les jeunes dealers, les badauds qui cherchent de la came, les petites vieilles qui évoluent dans toute la faune comme au milieu d’une autoroute, les kebabs, les bistrots. Il y a du rap et du reggae, de la derbouka et des caissons de basse.
C’est noir, c’est gris, c’est jaune, c’est blanc. C’est vivant et bruyant jusque tard dans la nuit et ça réchauffe.
J’arrive au 327 : c’est une épicerie tenue par un algérien.
Son échoppe est un arbre coloré où poussent en ordre aléatoire des bassines de toutes tailles, des arrosoirs, des poussettes pour bébés, des jardinières, des casseroles et à l’intérieur il y a la plus belle collection de bières à bas prix de tout Paris.
Comme toujours, il y a tout. Tout ce qu’on ne cherche pas et rien d’absolument indispensable.
Je prends un pack et un peu de jambon.
Il me sourit.

« vous êtes le monsieur qui doit louer l’appartement du 215 ?
- oui. Comment vous le savez ?
- ça se voit et puis le Toulonnais m’a prévenu. »

Il me toise discrètement mais ne s’arrête même pas sur mon visage qu’il ne semble pas remarquer.

- Il vous a dit que les affaires de la demoiselle d’avant sont encore dedans ?
- oui…
- je sais pas comment vous allez trouver les lieux, Monsieur, avant c’était l’appartement du vieux et c’était un sacré fou.
- on m’a dit. »

Il encaisse rapidement les quelques courses et disparaît derrière une petite porte qui avale une phrase d’excuses.
Il revient avec un énorme trousseau de clé qu’il épluche patiemment.

« Je gère quelques autres appartements dans le coin…
- vous connaissiez la personne qui habitait dans l’appartement avant moi ?
- vous êtes de la Police ? »

Décidemment. Il va falloir trouver une autre façon d’aborder le sujet.

« non, je me demande juste dans quoi je vais mettre les pieds, vous voyez ? si c’était une droguée ou je sais quoi, j’ai pas envie de me retrouver face à des seringues… vous comprenez ? »

Il me sourit et doit sentir que mon excuse est très bancale mais il accepte la question.

« Je vais vous dire : quand le vieux est mort, le toulonnais est monté. Il a voulu jouer les cadors, il a payé des types pour faire le tri dans l’appartement. Un vrai bordel. Des milliers de papiers dans tous les sens, des classeurs, des bouteilles vides. Je faisais parti de ces gars… quand on est entré là dedans, on a vite compris qu’on en aurait pour des années à tout ranger tellement c’était dégueulasse alors on a dit au toulonnais qu’il pouvait se démerder seul. Ah, la voilà ! »

Extraite de son trousseau, une petite clé pend entre ses doigts.
Il passe de l’autre coté de son comptoir et sort dans la rue. Il interpelle un des gamins qui squatte la laverie d’en face et lui demande de tenir la boutique.

« ce sont pas des sales gosses quand ils veulent. Me piquent presque rien et quand je leur laisse la caisse au moins je suis sûr qu’ils voient qu’y a rien dedans. Ça évite les casses pour rien » explique-t-il avec un clin d’œil.

Nous nous faufilons entre les voitures qui avancent sans se préoccuper une seconde des passants. Des femmes sont assises sur un banc avec trois poussettes et rient à gorge déployée.

« Comme je vous disais, le toulonnais s’est retrouvé avec son appart pourri entre les mains et il m’a proposé la combine. Je devais trouver quelqu’un qui accepte de retaper les lieux contre un loyer dérisoire.
- combien ?
- 50… »

Les prix augmentent ici aussi apparemment. L’épicier me regarde un peu gêné.

« vous payez plus hein ?
- un peu…
- je parle toujours trop… tant pis comme ça vous saurez.
Bien sûr au début, y a eu que des pauvres types, des seringués, des clodos en gestation qui empiraient plus qu’autre chose puis elle est venue. La classe la petite, franchement pas dans le gabarit des filles du coin. Je vous jure une poupée sur talons aiguilles et sapée comme…dans le genre Charonne Stone vous voyez ?
- j’imagine oui.
- ici je peux vous dire qu’elle a vite fait d’attirer du monde mais elle se laissait pas faire et comme elle bossait pas dans le coin, les filles l’ont vite accepté. Vous savez si elles vous ont à la bonne vous serez peinard mais si elles vous prennent en grippe… »

Tout en marchant, il salue d’un coup de tête ou d’un petit signe de la main presque tous les gens que nous croisons. Les regards sont surtout sur moi mais il y a toujours un sourire pour mon guide.

« Dites voir le toulonnais, il vous a dit qu’il connaissait du monde ?
- oui
- vous l’avez cru ?
- non »

Il éclate de rire, un rire étrange qui sort comme une rafale aigue.

« Vous avez bien fait. Personne peut l’encadrer ici, c’est pour ça qu’il vient jamais… les loyers vous me les payerez. Soyez ponctuel c’est tout ce que je vous demande parce qu’après je lui envoie son blé »

Nous sommes devant la petite porte de l’immeuble : un digicode inutile clignote faiblement.
L’entrée est décorée d’un mur de boites aux lettres presque toutes forcées et dans le prolongement un escalier en bois aux marches cassées.

« C’est au cinquième… et oubliez l’ascenseur »

Il me précède et garde le silence pendant toute la montée, je l’entends souffler comme un bœuf en arrivant au sommet de l’immeuble.

Il reprend sa respiration pendant quelques secondes et sort son trousseau. Il y a une autre porte sur le palier.
Il donne un rapide tour de clé et pousse la porte avec un geste théâtral.

« et voilà le palace. »

Je m’avance doucement pendant qu’il trifouille son trousseau et je jette un rapide coup d’œil. Tout est plongé dans le noir. L’épicier me tend la clé.

« Monsieur, si ça vous plait pas, revenez me voir et on s’arrange mais partez pas sans payer. Le toulonnais il connaît personne mais moi oui. »

Ce n’est pas une menace, je le vois à son visage, c’est un conseil.
Il me tend la main et ajoute :

« moi c’est Hakim.
- Antoine
- Prénom bizarre
- Je l’ai pas choisi »

Il sourit une dernière fois et descend aussi tranquillement qu’il est monté.

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