You are here

en grève 14

Primary tabs

Rubriques: 

Les interrupteurs ne répondent pas : l’électricité a été coupée.
Je traverse la pièce principale avec la plus grande prudence pour ne pas heurter un meuble, les mains en avant comme un aveugle.
Je finis par attraper la poignée de la fenêtre et ouvre les volets en grand. La lumière enfin !
Elle envahit l’espace comme une marée montante, gluante mais salvatrice, oxygénant tous les bibelots.
La vue est quelconque mais je sens la chaleur de la rue qui monte et quelques unes des « filles » ont levé la tête en percevant l’agitation au cinquième.
Le regard est glacial et scrutateur. Je le comprends.
Je me retourne enfin pour accueillir le spectacle attendu.
La pièce est plus longue que large et d’une couleur rose pâle.
Un épais tapis blanc comme on en faisait dans les années 70 au centre la pièce. Un lit sur la droite avec un couvre lit bleu en laine.
La petite cuisine américaine est équipée de façon impressionnante : frigo, cuisinière, four, plaques, rien ne manque jusqu’aux robots ménagers divers et variés. Que du haut de gamme.
A coté du lit, un canapé fait la frontière pour un espace avec une table basse et un pouf marocain dans le coin du mur.
Je remarque une chaîne hi-fi flambant neuve, un poste de télé large et équipée d’un lecteur DVD dernier cri. Je retourne vers le couloir toujours aussi sombre et ouvre le volet.

C’est minuscule : un placard qui réduit l’espace, une porte avec les toilettes et au bout la salle de bain sans fenêtre donc plongée dans le noir.

Je retourne dans la pièce. Je ne sais pas quoi faire, je n’ose pas m’asseoir, je viole l’intimité d’une femme qui ne m’a rien laissé voir à part la peur et un souvenir de sourire.

Tout est parfaitement rangé, à peine poussiéreux comme si elle avait fait le ménage de façon poussée pour ma venue.
Je m’attends presque à trouver un mot sur la table basse me disant qu’il y a des lasagnes dans le four.
Le frigo est vide à part quelques yaourts qui finissent de pourrir et des fruits totalement moisis.
Je jette tout mais chaque mouvement que je fais est lent, silencieux comme pour ne pas la réveiller.
Je suis un étranger et je crois que je ne pourrais jamais me départir de cette sensation qui me colle au vêtement.
Le voile des yeux des putes dans la rue portait cette même tache. Je tourne le robinet et un jet froid et brun coule pendant quelques secondes.
Une maison de vacances.
Je chasse cette pensée en me plongeant le visage sous l’eau froide. J’ouvre un placard au dessus de ma tête et prend un verre. Je passe le retour des douleurs de mes blessures avec une aspirine et continue l’exploration de la pièce.

Sur l’étagère où se trouve la chaîne hi fi, il y a quelques livres et une dizaine de CD. Que du heavy métal et des romans de gare. Cocktail pour le moins étrange.
Dessous, un cadre avec une photo de la mer et quelques classeurs parfaitement alignés.
Ils ont la couleur passée des archives qui ont traîné des années dans un grenier. Peut être les affaires du vieux, les papiers administratifs.

Sur une des petites tables de nuit qui encadrent le lit, il y a un réveil mécanique et dans le tiroir des dizaines de bijoux en vrac. Que de la pacotille à ce que j’en sais.
De l’autre coté du lit, la seconde table de nuit est décorée d’une lampe rétro et son tiroir regorge de préservatifs et autres gels lubrifiants.
Je frémis en le refermant. J’avais oublié.

Entre les fenêtres de la façade, il y a une autre étagère avec la télévision qui trône en plein milieu.
Une collection de films nettement plus fournie que celle des Cd mais tous en accord avec le style général de la musique : que des films d’horreur.
Sur la planche la plus basse, il y a des dizaines de bouteilles d’alcools plus ou moins forts.
Je prends l’Aberlour et en verse un peu dans mon verre à la place de l’aspirine.

Je n’arrive pas à saisir le décalage entre ce que je vois et ce que je sais d’elle.
Les lieux sont kitch, limite de mauvais goût et je m’attends presque à trouver un poster de chat dans les toilettes.
Elle était classe, même Hakim, le disait. Une démarche, une aura alors qu’ici… on se croirait dans une bonbonnière de petite fille gâtée.
Au lieu de se briser, le mythe que je me suis construit autour d’elle s’épaissit. Il y a quelque chose d’étrange, presque faux. L’impression de décor en papier mâché.

Je m’appuie à la fenêtre pour fumer ma cigarette et salue poliment les filles qui me regardent toujours.
Je ne sais pas combien de temps je vais rester ici ni si un jour je parviendrai à comprendre ce qu’il se passe dans ma tête et logiquement entre ses murs.