Tout est blanc, sauf la foule bigarrée, tous emmitouflée de coloris fantasques, entre le fuschia de la rose du millénaire et le vert menthe glaciale de l’été passé, bientôt dans ces montagnes d’isére, l’hiver va jeter le noir sur l’horizon sobre et fermé de cette nature alpine et pittoresque sur ce monde amusé en plein loisir.
Mais pour le moment le jour se fond à la neige pour se faire oublier au soleil déclinant.
Dans un coin prés d’un chalet bien de bois bâtis joliment, se trouve un géant tout rouge de doudoune et qui maugrée fort au-delà de ses lunettes verdâtres, métallisées qui font immanquablement penser à une tête de ces mouches friandes de charognes fortement décomposées aux puanteurs suffocantes.
Que dit-il : des mots emportés, mal exprimés et sourds de colères profondes.
Sa démarche pataude trahit une fatigue, il peste peut-être contre sa balourdise en cette altitude inaccoutumée pour lui. Sa gestuelle est empruntée en ces sommets à l’air verglacé.
Sa vie, c’est en plaine qu’elle s’échauffe, celle de La Crau en Camargue.
Il est boucher de son état et c’est là-bas que s’active entre cailloux et vent, roseaux et mer sa passion de la découpe dans une pratique souveraine de son art athlétique. Il s’empare avec soin des pièces suspendues aux crocs et dans son étal il les transforme avec minutie en parts hachés et préparés que sa clientèle reconnaissante consomme avec un contentement contagieux qui fait la renommée régionale de sa fonction locale.
Il la doit aussi à sa femme Sylvette, serviable compagne, toujours guillerette dans son magasin propet et qui communique de bonne grâce avec tout un chacun.
Et c’est elle, cette beauté sans pareil qui a eu l’idée de partir pour une fois en Savoie, loin du sud suave pour savoir de visu, l’ivresse des cols, l’allégresse des blancheurs, toute cette réputation des nantis sur le plaisir des sports hivernaux.
Lui, Placide Lapalette a dit oui à son épouse blonde aux yeux bleus, menue et décidée en toute chose.
Mais maintenant dans la bise frigorifiée, il se sent mort dans une chambre froide.
Les premières heures ce matin il était joyeux, ébahi d’être ici avec sa charmante,
Pour ce séjour de découverte : c’est alors qu’est apparu cet huluberlu, ce moniteur de ski superficiel à l’infinie avec déjà dans le nom : Thierry Lemite, la prétention creuse du personnage tout dans la coque rien au fond :
Bavard, chevelu, svelte, relooké à la mode arc-en-ciel dans le pré, je flash à tout va.
Et il parle de tout avec un aplomb d’imbécile qui laisse venir ce qui vient et s’en trouve heureux. Et son regard pendant ce temps s’attarde passablement sur les fesses de la belle qui fait comme si rien et rie aux anges.
Mme Lapalette dans sa combinaison chaude chair collée à la peau, tel un chewing gum sous une table n’est pas sans éveiller quelque intérêt de ci et de là, il faut bien l’admettre.
Voilà ce qui l’agace, lui que ses amis appellent affectueusement la barrique, où que sa bien aimée surnomme dans l’intimité le yéti, lui qui n’a d’yeux que pour sa tendre, le v’là énervé par un énergumène insignifiant et tout moderne, un causeur équipé dans l’osseux.
Il ne peut même pas imaginer ce bellâtre des glaces accroché à un tire fesse, livide de peau, sanglant du reste, tronçonner à sa manière pour l’éduquer à titre définitif.
Il ne peut pas, impossible, ce loustic est vide de viande, sa science est inopérante pour la vengeance.
Violence de loubard, éclipse de la raison ; cet abcès d’une rage contenue cesse soudainement. Le couchant le surprend apaisé à ouvrir la porte de leur demeure saisonnière, sûrement le dépaysement, l’effort de la veille, ce voyage prometteur le bouleverse dans un pan de sa personnalité qu’il ne connaissait pas.
Et c’est devant un civet au cidre que Placide assagi et Sylvette repue devisent, des verres de citronnades à la main du ton des amoureux qui savent le doux de leurs êtres.
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