L’homme en bonne santé

Dans Le Monde Diplomatique du mois de mars 1999, Ivan Illich, qui avait des années plus tôt dénoncé tous les effets négatifs de la technologie médicale sur la santé et l'autonomie des patients (dans "Nemesis médicale, L'expropriation de la santé, Seuil, collection Points, 1980) parlait d'un "facteur pathogène prédominant: L’obsession de la santé parfaite". Plus on offre des soins de santé, plus les gens répondent qu'ils ont des problèmes. Et Illich notait que les gens pouvaient se sentir en meilleure santé parfois dans le Tiers-Monde que dans des pays développés.
D’autre part, les espérances de vie augmentent à un taux remarquablement constant dans les pays développés et, si cette tendance se poursuit, les chercheurs prédisent une moyenne d'espérance de vie de 100 ans dans six décennies. Telles sont les conclusions d'une nouvelle étude publiée dans la revue Science du 10 mai 2002. Les auteurs de cette étude montrent que l'espérance de vie dans les pays développés augmente constamment à un rythme de trois mois par an.
Suite à ces deux articles, il me vient à l’idée que l’obsession de la santé parfaite et le déplacement des normes fait que ce qui était considéré hier comme bonne santé devient aujourd’hui pathologie.
Les progrès de la médecine ont permis d’enrayer pas mal de maladie et ont permis d’augmenter la longévité. Parallèlement, les informations médicales circulent de plus en plus dans le public, préoccupé par les facteurs de risques qui déterminent la santé et par un mode de vie sain.
Résultats : les gens se sentent de plus en plus vulnérables et de plus en plus anxieux, plus prompts à interpréter le moindre signe comme le précurseur d’une maladie importante.
Au fil des années, les chiffres qui définissaient les seuils pathologiques comme le cholestérol, les triglycérides, le sucre, tendent à s’abaisser, augmentant par-là même, du jour au lendemain, le nombre de malades et diminuant parallèlement le nombre d’individus en bonne santé, devenus des malades qui s’ignoraient.
Au fil des progrès de la médecine, nous nous sentons donc en moins bonne santé que nos ancêtres, pressés en cela par l’industrie pharmaceutique qui fait ses choux gras de nouvelles pathologies imaginées par un manque éventuel de Zinc, de Sélénium, de Magnésium et de vitamines en tout genre.
La bonne santé n’est plus seulement l ‘absence de maladie mais un état aux limites floues sans cesse reculées et inaccessibles qui conforte l’individu dans l’idée qu’il a besoin de soins, médicaments ou de suppléments de plus en plus nombreux.
François Laplantine (dans François Laplantine, Anthropologie de la maladie, Payot, 1986,1992) a bien analysé comment, après que la médecine se soit séparée de la religion, la quête de la santé dans la vie d'ici-bas tend à remplacer la recherche du salut dans la vie éternelle. (Les deux termes dérivent de la même racine indo-européenne "san" ("conservation de soi")
Où est le juste milieu entre la maintenance de la bonne santé et la chimère de Faust ?
Ne confond-on pas bien-être et bonne santé ? L’obsession de la bonne santé ne nous rend-elle pas malade ?
Dès lors, je pose la question : l’homme sans maladie est-il encore un être humain ?
Fantalune
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