Les Allumeurs de Feu
Je m'appelle Ousmane et j'ai quinze ans. Dans mes yeux, les autres n'ont jamais vu autre chose que de la haine. Certains (les plus malins) l'ont expliquée par la colère tout en continuant d'avoir peur : ils sentaient que rien ne pouvait retenir cette rage.
Mais je vois que ça t'étonne déjà, hein, que je sache parler aussi bien que toi.C'est vrai que les journaux parlent de nous comme de sauvages sous prétexte qu'on a quitté l'école... En venant ici avec ta gueule de blanc tout propre tu pensais t'adresser à un primate et tu répétais plus tes techniques d'auto-défense que tes questions.
Non ?
Allez ne te donne pas de mal, je sais tout ça d'avance...
Mais bref, j'ai décidé de parler, alors je vais parler. Je vais te dire pourquoi je l'ai fait brûler ce bus.
J 'ai lu la peur sur les visages, donc, partout autour de moi, et ce depuis ma plus tendre enfance. Mais quand je parle de tendre enfance c'est juste une expression, hein, note le bien dans ton carnet, parce que depuis que je suis au trou je réalise que la vie, cette salope, n'a jamais été tendre ni pour moi ni pour les miens.
Avec le recul je me dis que pourtant, finalement, j'ai bien du être un enfant normal. Je veux dire avec des rêves et tout... Un gosse quoi !
Je suis né chez toi. Ouais mon gars, ici, en France. Aux yeux de la loi j'y suis même chez moi paraît-il... Mais paraît-il seulement, parce que dans la vraie vie j'ai jamais trop eu l'impression d'être chez moi ici. Je crois d'ailleurs que la première fois qu'on m'a dit de rentrer dans mon pays, je sortais de l'école maternelle. Mais ça remonte tout ça et aujourd'hui je ne suis plus un gosse. Enfin j'crois...
A la maison c'était pas ça alors il y a trois mois j'ai décidé de partir. Oh mais pas loin, hein, juste la cité d'à côté. On était quatre à squatter un vielle appart incendié par des tox quelques mois plus tôt. Au début c'était drôle, la liberté quoi. Et puis il nous a fallu de la tune. Y'avait pas beaucoup à pousser pour trouver la solution : guetteurs, notre destin était tracé. On s'est fait plus de blé que tu ne t'en feras jamais rien qu'en restant au pied de notre immeuble et en gueulant : "ouais téma téma" quand il y avait du keufs, et "ouais c'est bon" dès que les voitures de la bac se barraient. Et là aussi, au début, c'était drôle...
Mais y'a pas grand chose à faire, la vraie vie te crame vite les ailes. Avec les potes, on s'est fait virer de l'appart et après les kisdés, on a eu droit chacun à un petit procès (tout ça pour trois rêtes de marron et cent-cinquante euros en espèce qu'on avait sur nous). A la sortie de la mascarade, on a tous eu un petit éducateur à la clé... Hé hé... Le mien a dit que j'étais irrécupérable, et il a bien fait !
Quand on est sorti de la préventive, on avait nul part où squatter. Comme on était mineurs on a été placé dans un foyer mais on s'est vite barré... Ca c'était il y a un mois.
Quel rapport avec le bus ? Y'en a un n'en doute pas. Mais si tu veux comprendre exactement, tu dois savoir l'enchainement logique qui m'a conduit en zonzon. Et encore, quand t'auras compris ça, ne crois pas que t'auras fait le tour de tous les gars qui, ce jour-là, on mit le feu au bus. Moi j'suis moi et eux c'est eux. C'est pas parce qu'on est une grande famille qu'on se ressemble tous... Y'a de la solidarité entre nous, ouais, mais il y a aussi beaucoup de haines souvent.
Tu vois, à chaque fois on retrouve la haine, et c'est bien ça notre problème. Mon p'tit frère, lui il marche bien à l'école, il dit que la haine engendre la haine et du haut de ses treize ans il me fait la morale... Moi ça me fait doucement rigoler. C'est le seul de la famille qui me parle encore, même si c'est pour tenter de me convaincre de croire à toutes les conneries que ses profs lui ont fait gober. Moi je lui répond qu'il y a le monde de l'école, et puis la vraie vie, et que ça va lui paraitre violent quand il va devoir gérer la transition. Il me fait rire mon petit frère, j'l'aime bien.
D'ailleurs il l'avait pris dix minutes avant qu'il brûle, ce bus. Avec ses potes du collège ils voulaient monter sur Paris ce jour là, pour manifester. J'te jure... Manifester... Ca m'parait con à moi de s'mettre à gueuler dans la rue quand on sait que de toutes façons, dans ce monde, y'a que les pourris qui s'en mettent plein les poches. C'est bien pour ça qu'au lieu de continuer à croire leurs conneries, personnellement, j'ai préféré passer du côté des pourris qui s'enrichissent ! De guetteur, je suis devenu vendeur. De la beuh, du Shit, de la coke et d'lhéro, en haut de la tour où je sévissais tu trouvais tout ce dont t'avais besoin pour oublier ce monde bien dégueulasse.
Nous aussi on l'avait pris le bus : c'est que tu dois savoir qu'il relie ma banlieue à la petite ville bien bourge où la station de RER pour Paris se trouve. Nous on voulait pas manifester mais on a entendu dire que les CRS squattaient là pour empêcher les jeunes naïfs d'aller gueuler sur Paname.
Ca nous faisait un prétexte tout trouvé pour mesurer nos forces à celles dites de "l'ordre" alors on est descendu à quinze. C'est d'ailleurs pour ça que la feuille de choux qui sert de journal local a titré : "quand quinze casseurs empêchent une ville de vivre en paix"...
De vivre en paix... Ca donne vraiment envie de rire ! Depuis que je suis tout petit y'a toujours eu des fouteurs de merde chez moi et on voudrait nous faire croire que nous sommes les premiers ! Moi je me souviens de ce noël, j'avais sept ans, où un gars de la téci a tiré au fusil à pompe dans carrefour... Là c'était pas nous !
Mais bref, tous ensemble dans le bus,c'était plutôt drôle. Mais à la descente, les CRS étaient prévenus de notre arrivée et ils ont tout bloquer : plus personne ne pouvait accéder au quai du RER alors les jeunes gentils se sont quand même un peu énervés. C'est là qu'un tir de flash ball est venu percuter la tête de mon frangin. Il a titubé puis s'est effondré sur le sol. Ses potes l'ont ramassés, mis à l'écart et nous on s'est pas posé de question : on était là pour foutre le feu de toutes façons alors on s'est tous tournés vers le bus et en une seconde, l'étincelle est devenue un gigantesque brasier d'où le chauffeur a eu du mal à s'extraire. Ca a gazé, putain comme en temps de guerre j'te jure, puis on s'est tous fait serrer parce qu'une unité de renfort a débarqué par derrière.
J'ai appris que le tir de flash ball avait paralysé mon frère. Mes parents n'avaient que deux fils, l'un délinquant, en prison pour trois ans, et l'autre maintenant en fauteuil roulant. Alors dis-leur, dans ton journal, que les mecs comme moi s'ils sont devenus méchants c'est à cause de ce pays trop blanc pour être honnête. Comment vous dites pour un mec qui n'a plus de pays ? Apatride ? Ben moi je le suis depuis toujours puisque là où je suis né on n'a jamais voulu de moi.
Mais j'ai encore une chose à rajouter. Mon frère m'a bien expliqué, la colonisation qui continue, l'exploitation du Sud par le Nord, la lutte des pauvres contre les riches... Le truc c'est que moi j'y crois pas à tout ça. Moi ce que je crois, c'est que mon destin est tout tracé et qu'une fois sorti d'ici, y'a rien à faire, je rejoindrai ma vraie famille : celle qui se fait du blé là où les français nous condamnent à ne jamais en avoir !
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