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Koko Bell

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Le banc était posé là depuis près de quarante ans. Mr Sedki l'avait dit à Koko un matin, et aussi qu'il se souvenait y avoir vu sa femme assise pendant que leurs enfants jouaient avec les copains de la cité.

Aux pieds du banc, un bout de pelouse usé au milieu duquel un vieux marronnier rappelaient qu'ici, avant de s'engluer dans un ciment épais, la jeunesse pouvait encore prendre la clé des champs.
Tout autour de ce petit bout de nature, de hauts bâtiments marrons formaient des barricades de neuf étages qui enfermaient l'espace dans un étau tenace. Aux quatre coins de l'immuable rectangle que les immeubles dessinaient, quatre tours de quinze étages étaient comme les miradors éternels de cette zone froide. La cité, peu importe son nom, était l'une des plus peuplée de la ville. Elle traînait sa sale réputation comme on traîne une sale gueule, simplement, sans avoir d'autre choix.
Surélevée de quelques mètres par rapport aux routes qui y menaient, il fallait emprunter l'un des quatre escaliers, passer par l'une des quatre passerelles ou par les caves pour y accéder de l'extérieur : on ne pouvait entrer et sortir des bâtiments que par la cour intérieure.

 
 

- "Le plateau de l'enfer...je n'aurais jamais dû venir ici" voilà ce que pensa Koko Bell devant sa fenêtre en ce jour de janvier.

Des passerelles, de nombreuses passerelles, reliaient les cités entre elles, selon l'hommage qu'on avait voulu rendre à Le Corbusier lors de la fondation de la ville. Les cités s'enfilaient, toutes de formes rectangulaires. Des cours intérieures (qu'on appelait "des dalles" parce qu'elles étaient faites de dalles bi-colores) avaient toutes en leurs centres un bout de pelouse avec un arbre au milieu et, quelque part dans un coin, un banc marron aux larges planches vernies puis dévernies par le temps. Vues du ciel, ces passerelles reliant les dalles entre elles avaient l'air d'être les articulations qui donnaient corps à cette ville surélevée dont le nom importe peu lui aussi. Car qu'elle soit au Sud, à l'Ouest au Nord ou à l'Est d'une quelconque grande ville, ce qu'il faut surtout retenir de cette banlieue, c'est que treize cités la composaient, mais que parmi elles, celle de Koko était connue comme la plus pauvre et la plus dangereuse. C'était ici que la ville et la région (car tout autour se trouvaient de petites villes (parfois des villages) cossus où il faisait plutôt bon vivre) ; C'est ici, donc, que tout les environs venait se fournir en shit, herbe, cocaïne et autre héroïne dont l'époque avait rendu l'usage si fréquent.

Dans cette cité, le bâtiment D, celui dont l'entrée se trouvait face au banc, était le centre de ce trafic très juteux. C'est pourquoi à l'intérieur de la cité existait encore une frontière qui isolait un peu plus les habitants de cet immeuble. S'ils voulaient sortir le soir, ils devaient affronter le groupe de dealers réunis dans le hall d'immeuble et chargé de la vente, se passer de l'ascenseur puisque les deales de drogues dures se faisaient à l'intérieur, et prendre les escaliers même si là il y avait la queue de ceux qui étaient venus acheter leur cannabis.

Tous les habitants du bâtiment D avaient peur, pourquoi le nier. L'idée même de la drogue les rendait fou de rage. Les plus courageux (dont Koko, Monsieur et Madame Loiseau et Monsieur Sedki) ne manquaient d'ailleurs pas de faire leurs remarques aux clients qui s'entassaient parfois du hall d'entrée jusqu'au troisième étage de la cage d'escalier.

Ils ne voulaient pas continuer à élever leurs enfants dans ce contexte, et l'inquiétude les minait.

Depuis son arrivée six mois plus tôt, Koko faisait office de leader dans ce groupe, haranguant tous ses voisins pour les inciter à la révolte, défiant ouvertement les dealers en prenant l'ascenseur quand elle était sans son fils ou en passant près d'eux, l'air hostile. De toute sa vie, Koko n'avait jamais su faire profile bas et même pendant son adolescence solitaire et silencieuse, elle n'hésitait pas à pousser ses cris de colère dès qu'une injustice la révoltait. Contre ses frères (ils l'appelaient d'ailleurs la tigresse) qui tentaient souvent de la dominer ou en classe, elle était capable d'exploser et de faire valoir ce qui lui semblait bon. Un professeur lui avait même dit, un jour qu'elle défendait une camarade, qu'elle ferait un bon avocat si elle calmait son agressivité.

Le conflit entre elle et les dealers était donc clairement consummé, mais la plupart des autres locataires se taisaient devant eux. A la mairie ils se plaignaient de ce que, dans la première partie de la nuit, ils étaient dérangés par le bruit de ces vendeurs qui passaient leur temps à fumer, à boire, à chahuter ou à se bagarrer plus sérieusement. A l'extérieur, il y avait aussi le bruit des guetteurs, postés à tous les points d'accès de la cité, qui criaient quand une voiture de la bac s'approchait, et puis qui criaient de nouveau quand elle s'éloignait. Et puis il y avait le banc, le banc qui après seize heures servait de point de relais. Quand l'un des groupes de guetteurs hurlait, les cinq autres guetteurs réunis autour du banc se mettaient instantanément à brailler eux aussi pour que l'info parvienne à ceux qui officiaient dans le bâtiment. Aucune voiture de patrouille ne passait donc inaperçue par ici.
Si l'on pensait à intervenir, c'était toujours par l'intermédiaire de policiers en civil ou par un assaut aux allures militaires, la nuit, car le jours, tant qu'il ne faisait pas trop froid, il y avait trop d'enfants qui jouaient sur la dalle ou sur le bout de pelouse. Malgré l'environnement hostile, la vie prenait toujours ses droits. De nombreux ballons allaient dans tous les sens et des enfants bondissaient derrière eux tandis que des élastiques étaient tendus par de petites filles virevoltantes que des parents surveillaient du haut de leurs balcons.

Les dealers avaient beau être arrêtés quelques fois, leur remplacement ne faisait aucun pli, ne posait aucune difficulté. Là où autrefois les plus rebelles séchaient les cours pour aller voler dans la grande surface de la ville, désormais ils arrêtaient l'école pour vendre de la drogue. De l'un à l'autre, il n'y avait eu qu'un pas et il avait été vite franchi. Aussi de toutes parts, toutes institutions confondues, on s'inquiétait de voir la situation s'enraciner.

- "Bientôt le nom même de cette ville sera associé à la drogue et à l'insécurité" s'était insurgée la Maire dans un discours avant de conclure que "le temps était venu de tordre le cou à ce trafic".

C'était trois ans plutôt. La Maire venait d'être élue, et depuis au grand désespoir des habitants du bâtiment D, rien ne s'était passé. Ils en parlaient souvent entre eux quand ils se croisaient en dehors des heures de deales. La déception, toujours, les emplissait et sur elle se greffait cette impression de ne compter pour rien, et d'être toujours trahis par un système injuste.

Koko Bell était d'autant plus touchée par ce sentiment qu'elle était née et avait été élevée dans une banlieue lointaine et bien plus favorisée que celle-ci. Elle s'était installée là après la fin d'une histoire d'amour violente, avait visité le logement vers midi donc n'avait pas pu s'apercevoir du trafic et maintenant elle devait y élever seule son fils Jo. Six mois qu'elle enrageait secrètement en tentant de faire face pour son enfant... Au cours des conversations avec ses voisins, elle s'était vite rendue compte qu'il ne servait à rien de demander des comptes aux politiques sur la situation. Selon l'avis général, la Maire se foutait bien de ce qui se passait là, elle avait peur des armes que possédaient les délinquants et manquait d'argent pour investir dans la prévention.

Mais Koko, elle, craignait pour son fils et cela la rongeait de savoir que rien n'était fait pour mettre fin au trafic. Elle ne voulait pas que son enfant vive trop exposé à la toute puissance de ces dealers. En manque de père, (le sien avait juré de ne plus s'occuper d'eux si elle partait) ne risquait-il pas de basculer dans le monde de ces racailles pleine d'argent ? Quand elle devait partir le matin et rentrer tard le soir de la zone industrielle où elle venait de trouver un emploi de secrétaire payé au smic, lui n'allait-il pas se laisser impressionner par cet argent facile ? Aujourd'hui, Jo avait six ans et demi, et son goût pour les habits de marque lui faisait peur à elle, sa mère, qui savait d'instinct qu'avec ce genre de repères on se perd rapidement. Elle constatait que le petit garçon avait le yeux brillants d'admiration pour cette bande qui dictait sa loi à tout le monde et cela faisait bien plus que l'inquiéter depuis son arrivée. Et ce noël, le survêtement Nike qu'il avait demandé...

Mais comment faire ? Ce jour-là, elle tournait en rond dans son trois pièces au sixième étage. Le lendemain, elle le savait, Jo rentrerait de son séjour, passé avec sa nouvelle classe, au ski. Elle regardait les cinq jeunes qui venaient de se regrouper autour du banc. A un moment, elle crut que l'un d'entre eux levait la tête et regardait fixement vers sa fenêtre alors elle recula un peu, et son coeur se mit à palpiter. Sa tête tourna un instant. Elle n'avait rien mangé depuis deux jours, depuis que regardant à sa fenêtre comme aujourd'hui elle avait vu deux types encagoulés s'approcher du banc et abattre froidement deux guetteurs qui s'y trouvaient. Il n'était que midi, la cité n'était pas encore surveillée, les deux qui se trouvaient là y étaient parce qu'ils vivaient ici. Bien sûr, la scène l'avait marquée. Ces deux coups secs qui avait figé le temps, ces deux corps qui s'étaient effondrés sur eux-mêmes comme de simples pantins sans forces. Mais elle avait aussi tout de suite pensé à Jo qui aurait pu être l'un des enfants qui jouaient là et qui, par chance, n'avaient pas été touchés par une balle perdue.

Elle pensa à l'arme. Un court instant, certes, mais elle y pensa si fort qu'elle eut le sentiment de la sentir contre la paume de sa main. "Comme face à Jimmy, le dernier soir pensa-t-elle".

L'arme était dans le tiroir de sa table de chevet, table qu'elle avait choisie parce qu'elle possédait un tiroir se fermant à clé. Pourquoi la gardait-elle depuis sa séparation ? Un cousin la lui avait donné parce qu'elle craignait les colères de son ex compagnon mais désormais ?

Décidément, ces derniers temps il lui arrivait de plus en plus souvent d'avoir ce genres de crises. Des palpitations et sa pensée devenait lourde ; et sa mémoire s'enrouait. Le soir surtout, cela la prenait. Toute cette semaine, sans la présence de Jo bien au chaud dans sa chambre, elle avait même eu du mal à trouver un sommeil régulier, se réveillant toutes les deux ou trois heures. Le matin, elle ne parvenait plus à raccrocher les choses entre elles et tout perdait son sens, tout sauf l'idée d'en finir avec cette situation dangereuse pour son fils.
Depuis trois mois les choses s'étaient accélérées. De trop peu dormir, sa beauté s'était avachie. Malgré sa belle peau, quelque chose de terne se dégageait de sa personne et il ne restait déjà plus grand chose du front volontaire et du regard fier et rebelle qui avaient fait son charme. Même sa taille autrefois élancée avait l'air de s'être repliée sur elle-même.

Ce matin là avait été pire que les autres. Une conversation avec Mr Sedki, le voisin du quatrième, était venue la perturber encore un peu plus. Il déménageait, la mairie le relogeait après l'avoir fait attendre plus de deux ans. Il changeait de cité, direction celle d'à côté qui n'avait rien de bien plus agréable, mais où au moins, la drogue n'était pas.

Elle y repensait désormais, l'estomac aussi noué que la gorge. Pourquoi tous ces gens là fuyaient-ils ? Seule la famille Loiseau semblait sensible à son discours, monsieur comme madame partageant avec elle l'idée que si tous les habitants du D se liguaient, ils pourraient certainement faire cesser le trafic chez eux. "Bizarre pensa-t-elle... ces deux beaufs ont tout pour que je les déteste et voilà que je suis d'accord avec eux maintenant..."

Elle eut soudain envie de rire, se souvenant que sa mère la surnommait Koko Ateba en l'honneur de cette chanteuse accusée d'avoir insulté la femme du président camerounais en plein concert pour le couple présidentiel. "Tu es trop rebelle ma fille, et un jour comme Koko Ateba tu insulteras quelqu'un de très puissant sans le faire exprès, et comme elle tu auras de gros problèmes..." ricanait souvent sa mère. Ce souvenir, une fois passée la petite dose d'humour et de tendresse qu'il contenait, la replongea cependant dans l'anxiété... "comme elle tu auras de gros problèmes..."
De gros problèmes, elle en avait déjà eu. A partir de ses treize ans, son monde avait changé. De bonne élève à l'école primaire, elle était devenue une élève moyenne au collège, et était devenue de plus en plus solitaire sans l'avoir choisi vraiment. Quelque chose s'était mis à la couper du monde, quelque chose qu'elle avait accepté.
Et puis il y avait eu l'éclair Jimmy. La vie était ré-entrée en elle rageusement, et sans douter de rien elle avait interrompu ses études juste avant le passage de son BTS pour le suivre, lui, ce bel antillais venu d'une autre banlieue éloignée et qui s'était révélé être un petit délinquant violent plus qu'un prince charmant.

Un coup violent lui percuta de nouveau la poitrine. Une idée se mit à tourner en rond dans sa tête, se mélangeant à un sentiment d'urgence violent : "partir, ne plus être là demain, accueillir son enfant, son fils, la seule chose de bonne qui lui était vraiment arrivée... accueillir son enfant ailleurs que dans ce bourbier éternel où sa vie n'avait cessé de s'enfoncer."

Alors elle décida d'aller à la mairie afin d'être relogée d'urgence. Après tout, ce n'était pas à elle de prendre à sa charge la sécurité des habitants de cet immeuble. Une fois son manteau enfilé, elle ne put s'empêcher d'aller chercher l'arme dans le tiroir et de la glisser dans sa poche. Les jeunes en bas savait qu'elle tentait de fomenter la révolte chez les habitants de l'immeuble et pour cela elle ne se sentait pas en sécurité. De nouveau, elle pensa à Jo et son ventre se noua sous le coup de l'anxiété.

Une fois hors de chez elle, elle appela l'ascenseur, attendit, mais il ne fonctionnait pas. Elle regarda sa montre qui indiquait seize heures. Elle parcourut le long couloir qui menait à la cage d'escalier en appréhendant déjà le moment où, arrivée au troisième étage, elle devrait passer dans le noir près des dealers et des clients. Elle mit la main dans sa poche gauche, où se trouvait l'arme, l'empoigna et reprit un peu d'aplomb, puis elle se dirigea vers la cage d'escalier et en ouvrit doucement la porte d'accès. Là, elle resta à écouter quelques secondes, mais aucun bruit ne lui parvint. En effet, quand elle passa au troisième, le trafic n'était pas encore en place. Les jeunes ne se trouvaient que dans le hall où ils la laissèrent passer sans sourciller. Quelques fois ils l'apostrophaient, la provoquaient, mais cette fois ils n'avaient rien dit. Contre le manche de l'arme, elle sentit sa main moite se détendre tandis qu'elle sortait de la cité par l'escalier Ouest, direction la Mairie.

En quelques minutes, elle y fut et demanda à être reçu par une personne du service Habitat. Là, l'employée de l'accueil lui expliqua que les permanences n'avaient lieu que le mardi matin, le jeudi matin et le vendredi après-midi.
Et quel jour était-on ?
Mercredi.

La rage s'empara de son coeur. Koko commença de se faire plus insistante, expliquant la situation dans laquelle elle se trouvait. Il n'y avait pas autant d'urgence qu'elle le pensait lui disait l'employée et elle se mit à hurler que Mr Sedki venait justement d'être relogé alors qu'il était bien moins menacé qu'elle et son fils de six ans. L'employée eut beau lui expliquer que le logement avait été attribué à Mr Sedki parce que, d'abord il en avait fait la demande et qu'ensuite, il était célibataire, et que le studio était trop petit pour y loger deux personnes, Koko ne put retrouver toute sa raison. Sa colère redoubla, et elle se mit même à menacer l'employée de revenir plus tard, accusant la France de racisme et le système de tuer les gens...
Un employé de la police municipale fut appelé à la rescousse, qui la refoula hors de la mairie sous le regard désapprobateur de ceux qui se trouvaient là.

Mais Koko s'en foutait, elle n'en pouvait plus. Ses traits étaient durcis par le stress et elle paraissait bien plus que ses 28 ans. Dans sa tête, un idée tournait en boucle : en finir et vite. Que demain ne soit pas comme aujourd'hui, que tout s'arrête enfin d'aller mal toujours, radicalement, tout faire exploser, repartir à zéro, tout oublier, loin, le passé, les heures de désespoir et pour demain et Jo, rien que du mieux, du beau. Juste trouver comment... Comment... comment... Elle hésitait sur le seuil de la mairie vitrée. Dans sa poche, sa main serrait fort le manche de l'arme. Un instant, elle se dît qu'elle aurait du tuer Jimmy.

Mais pourquoi avait-elle accepté ce travail et ce logement ici ? Elle enrageait contre elle-même maintenant. Certes elle ne voulait pas retourner dans sa ville première, puisque depuis son départ avec Jimmy elle avait été rejetée par sa famille. Certes elle avait décroché ce travail.
Tout se mélangeait en elle tandis que, voyant le policier sortir de la mairie en la regardant, elle sentit tout à coup son esprit reprendre pied. Elle allait être arrêtée, cela était certain, avec une arme dans la poche. Et Jo rentrerait demain. Il n'aurait plus de mère. Non, cela ne se pouvait. Que faire ? Elle restait figée tandis que le policier, tout près d'elle maintenant, lui intimait l'ordre de circuler, de revenir aux heures d'ouverture du service. Son corps trembla, de même que la main dans sa poche gauche. Elle fixa l'homme dans les yeux, sans le voir, et celui-ci sentit un frisson lui parcourir le dos :"Madame circulez maintenant" lâcha-t-il sur un ton qui ne laissait place à aucune réplique.

Elle eut l'intuition que tout lui échappait, qu'elle perdait le contrôle alors elle fit demi-tour et s'en alla. Là, à l'instant même elle aurait pu se faire arrêter et Jo se serait retrouvé seul le lendemain. Instinctivement, elle souffla fort pour reprendre le contrôle de ses pensées. Son fils, c'était toute sa vie. Il fallait qu'elle tienne bon pour lui, qu'elle trouve une solution qui ne les séparerait pas tous les deux.

De loin, elle entendit les guetteurs et croisa effectivement une voiture de patrouille non banalisée. C'était toujours pareil, ces voitures ne faisaient que passer mais ne s'arrêtaient jamais. Machinalement, sa main se serra de nouveau sur le manche de l'arme quand la voiture passa près d'elle, mais les policiers ne tournèrent pas leurs regards.
Elle monta l'escalier, passa au milieu des guetteurs et se dirigea vers son immeuble. Dés l'entrée, le trafic occupait déjà le terrain. Par défi, Koko appela l'ascenseur et entreprit de l'attendre au milieu du groupe de dealer qui n'apprécia pas du tout la provocation.

Lequel d'entre eux lança la phrase fatidique ? Koko ne le saurait bientôt plus. La seule chose dont elle gardera le souvenir toute sa vie, ce sont ces tremblements violents, ce coeur que tout son corps était devenu, quand elle entendit l'un des jeunes lui parler du "mignon petit à qui il ne faudrait pas que quelque chose arrive bêtement un jour".

En une fraction de seconde, sa décision fut prise. La colère la submergea. De son plexus solaire des coups violents partirent et se répendirent dans tous son corps. Elle fit un effort surhumain pour ne rien répondre, pour ne rien laisser paraître. Elle fixa droit devant elle les portes de l'ascenseur en attendant qu'elles s'ouvrent. Il ne fallait pas que les dealers se doutent de quelque chose et elle aurait sa vengeance. Elle allait, elle, faire ce que la police ne faisait pas. Elle allait nettoyer elle-même son bâtiment. Dans l'ascenseur, elle commença de planifier les choses. Trop rebelle, sa mère avait raison. Mais on ne guérit pas de la rébellion.
Une fois chez elle, elle se fit d'abord des pâtes, qu'elle mangea comme jamais elle ne l'avait fait depuis au moins un an. Elle aurait besoin de forces. Son plan se mettait en place. Un règlement de compte, les flics penseraient certainement à un règlement de compte entre bandes rivales si elle était assez maline pour bien s'organiser. Les caves n'étaient pas surveillées, or elle se souvenait que l'employé de la mairie, quand elle avait fait l'état des lieux, lui avait raconté que ces caves étaient un vrai dédales de galeries passant de cités en cités. Le pseudo gang rival auteur de la rixe aura emprunté l'un de ces canaux, point à la ligne. La police n'irait sans doute pas chercher plus loin et peut être n'était-elle pas obligée de fuir immédiatement, pour ne pas attirer les soupçons. Il lui suffisait de changer d'apparence pour assurer ses arrières. Elle pensa à la parka bleue de Jimmy, celle qu'elle avait passé le dernier soir dans la panique, l'arme retournée sur celui qu'elle avait tant aimé, avant de fuir avec Jo. Elle était large pour elle, donc elle convenait parfaitement. Pour le pantalon, elle chercha dans son armoire et opta pour son vieux bas de survêtement gris, un peu large lui aussi. Elle passa aussi l'une des cagoules de Jo, la tirant au maximum sur son visage, avant d'entreprendre une inspection sérieuse du résultat. Dans le miroir de la salle de bain, son accoutrement faisait ressortir la finesse effective de son corps et de ses traits. Un adolescent en colère, androgyne et impubère, voilà de quoi elle avait l'air. Plus rien ne restait de la féminité qu'elle se mettait en devoir de peaufiner d'habitude pour son fils. Mais de toutes façons, il n'y aura pas de témoin pensa-t-elle.
Ainsi accoutrée, enlevant seulement la cagoule, elle se dirigea dans la chambre de Jo où elle s'allongea sur le lit, programmant au préalable son téléphone portable pour qu'il sonne à minuit. Il n'était que dix-huit heures et il lui fallait rester calme, se disait-elle. Car après 23 heures, en général, le trafic ne s'effectuait plus qu'au compte goutte. Alors elle pourrait descendre les trois étages, vider son chargeur et remonter à toute vitesse chez elle. Il ne lui resterait plus qu'à rentrer le plus discrètement possible, à dormir, et à aller chercher son fils à la sortie du car le lendemain.

Epilogue :

Elle s'endort enfin, d'un sommeil lourd dans lequel Jo ne cesse de se balancer sur le fil de la destinée. Elle l'appelle mais il ne l'entend pas, se balance en souriant, inconscient du danger et du vide autour de lui. Dans son sommeil elle bat des bras pour tenter de l'attraper mais rien n'y fait.

A minuit son téléphone la réveille. Elle se lève sans aucun doute et t tout se passe comme elle l'avait prévu. Un client seulement, et les deux dealers. Par surprise, le chargeur est vite vidé. Un bruit assourdissant. Trois morts. Elle court jusqu'au sixième, ouvre doucement sa porte, entre chez elle avant d'entendre la porte de son voisin s'ouvrir. "Qu'est-ce qu'il se passe ? des coups de feu ? Appelle la police on a tiré !"

Le souffle court, Koko se change rapidement. Ses habits de meurtrières elle les met dans un sac poubelle qu'elle enfonce dans le bas de son armoire puis retourne dans l'entrée pour épier, en pyjama, l'arme à la main. A part le voisin d'à côté, personne ne semble sortir sur le pallier. Elle entend les guetteurs dehors, la panique : les enculés ! On a tiré On a tiré au troisième, puis les sirènes. La police. Tout se calme. Les pompiers. Et la nuit s'installe enfin.

Koko remet l'arme dans le tiroir de sa table de chambre, elle devra s'en débarrasser. Elle se rend dans la chambre de son fils, s'allonge sur son lit et se rendort. Pendant toute l'opération, elle n'a pas tremblé, n'a pas hésité. Elle ne rêve pas cette fois. Elle ne rêvera plus désormais.

Le lendemain elle se réveille un peu plus reposée que les jours précédents, et heureuse de retrouver son fils. Aucune culpabilité ne l'étreint, et elle est même surprise de se joindre facilement aux conversations avec les voisins. Tout ça ne lui appartient plus désormais, elle est sûre de son bon droit, et tout l'immeuble est ravi.

Le surlendemain, les dealers s'installeront bâtiment E. Plus aucune vente ne se fera désormais dans la cage d'escalier, tout passera par l'ascenseur qui sera réquisitionné de 16 H 00 à 2h00 du matin. Les caves seront condamnées. Les habitants du bâtiment E ne pourront plus du tout y accéder sans avoir pu récupérer leurs affaires au préalable.

Et la vie de la cité reprendra son cours...

Tout en sachant que Koko les détestait, les dealers n'auront jamais l'idée qu'elle puisse être à l'origine de cette nouvelle hécatombe dans leurs rangs. Plus tard, elle apprendra que l'enquête a conclu à un règlement de compte entre bandes rivales, que l'arme utilisée était typique de celle utilisées par les trafiquants. Et elle finira par se convaincre de cela.
Deux ans plus tard, elle trouvera un autre travail et quittera cette banlieue pour une autre qui lui conviendra mieux.