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ils doivent savoir

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Il est assis à la terrasse de l’express bleu, les doigts glacés sur la buée du verre.
La Gare de Lyon étale ses clichés de départs amoureux, ses stéréotypes d’arrivées heureuses.
Il a l’impression d’être dans un décor pour Doisneau.
Il ne regarde pas les gens qui ne se regardent pas non plus. Il est au cœur de la ville et ça ne le touche plus.
Il aimait ces halls immenses, ces foulées et ces rires échangés, ces embrassades au bout du quai et surtout ces sourires.
Aujourd’hui il aime les courants d’air qui traversent l’espace, les valises qui se choquent et les regards qui se touchent et rebondissent pour se réfugier sur les immenses panneaux lumineux.
Il a oublié que le plaisir d’une gare est dans le voyage, il se souvient seulement que la réalité d’une gare est que sur le quai, certains restent.
Ils bavent quelques mots, agitent une vague main. Orly le dimanche.
Il est fasciné par cette chanson, plutôt par ce texte, ce slam avant l’heure, la voix saccadée, presque fausse de Brel beuglant que nom de dieu c’est triste Orly le dimanche puis achevant l’étreinte par un Bécaud assassin.
Le grand Jacques assouvit un plaisir sadique à jouer les voyeurs de cette fin d’idylle. Il regarde mais ne bouge pas.
Il nous crache au visage la tristesse immense de ces deux êtres, nous déchire le cœur de cette femme qui reste là. Il les regarde, avale leur désespoir et nous le crache avec ou sans Bécaud. Il nous laisse seulement cette question : aurions-nous fait un pas vers elle ?
Lui, ne bouge pas.
Salaud.

La terrasse de ce bistrot de Gare est derrière des barrières. Il y a d’un coté le monde de l’agitation, des gens qui ne savent pas attendre ou qui ont oublié de courir et puis de l’autre, les assis, les sages, les consommateurs qui regardent, cachés derrière leur palissade en bois, ces pauvres hères.
Les sages ?
Il sourit.
Des sages il en a connu tellement. Son regard sombre se perd encore parmi les foulées répétées d’un porteur de bagages qui insulte les immobiles.
Il n’est déjà plus là.
Il veut cette gare vide. Il veut un quai, un train, un voyageur et lui. Seul à attendre un sage.
Une sage.
Il n’y a que les femmes qui prennent la couleur de la sagesse dans sa mémoire. Des femmes.
Surtout des vieilles.
Il a l’image de ces cheveux blancs, il a le son de sa voix, les accents globuleux du flamand qui envahissent l’espace de la cuisine.
Il a sur les doigts la sévérité de son éducation.
Il a la honte de ne pas avoir vu sa misère.
Il a la fierté d’avoir toujours su son amour.
Elle n’était rien pour lui, pas de sang, pas de passé commun.
Rien.
Elle est devenue un peu de son tout. Les enfants savent ce qu’est l’amour. Ne les prenez pas pour des cons.
Ils aiment plus encore que nous. Et lui l’a aimé d’une profondeur telle qu’elle reste encore vive aujourd’hui. Pas un feu, pas une étincelle mais une tiédeur tendre qui le réconforte quand il sent que la ville l’absorbe.
Il n’a jamais été dans ses bras mais il sait que cette chaleur est celle qu’il aurait ressentie contre sa poitrine.
Alors il chérit son souvenir. Il cache secrètement, discrètement tout ce qu’elle a fait de lui.
Rien de concret, pas d’héritage, peu de mots flambants mais les larmes aux yeux et le silence abruti qui éclaire les souvenirs.
Et puis le sourire et cet immanquable pincement au cœur quand on sait que les gens si bons ne font pas de grand bruit. Ils traversent la vie sans éclat, sans cri, ils traversent la vie en s’excusant déjà de n’être pas plus loin.
Arrête Jacques. Tes vieux n’existent pas.
Sa vieille laissera bien plus que tes paroles ou ta voix inchantable.
Elle a créé l’amour et elle l’a donné.
Comme une simple plume dans un écrin.
Elle a créé l’amour et l’a donné.
A lui.

A moi.

Alors il sait ce qu’il doit faire.
Il doit dire à ses enfants que cette femme a vécu. Il doit dire aussi qu’elle existe. Il doit surtout leur dire qu’il l’a connu.
Qu’il a senti dans ses gestes, dans sa voix l’immensité que certains appellent Dieu. Pauvre explication, il n’y a que le cœur de l’homme pour savoir donner comme ça.
Il doit dire que son sang s’est figé, que sa bouche s’est ouverte et que seules ses larmes de bonheur ont réussi à la remercier quand il a vu sa frêle silhouette dans une église un jour de mariage.
Il doit dire au monde qui elle était.
Il doit dire aux gens ce qu’ils lui doivent. La vie, l’air et le rire.
Il lui doit au moins ça.

Il chasse brusquement une larme qui n’a rien à faire là et pose sa plume.
La feuille est barbouillée, illisible mais lui sait qu’elle y est.

Son sourire est revenu.
Il laisse à Brel le soin des départs
Il se lève et s’en va sans un mot pour la Gare.