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Une mère (fiction...)

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Elle avait toujours l'air d'arriver d'un autre pays ma mère, d'un pays où la mort était quelque chose d'évitable, ou la vie n'était qu'un présent sans fin, angoissé par le passé, angoissé par l'avenir, détendu en son coeur vide de sens. Un pays souriant de ses propres absences. Parfois, assise lourdement sur son canapé, ses yeux se perdaient devant elle, là où par mégarde elle les avait posés. Figée, le temps semblait couler sur son corps tout rond sans parvenir à y pénétrer vraiment. Elle restait plusieurs minutes immobile, inconsciente de son environnement. Et puis elle reprenait là où elle s'était laissée : un lacet à serrer, un rang  de laine à tricoter, un écran de télévision à regarder. Même de ses soudaines absences, elle ne paraissait garder aucun souvenir. Elle repartait vierge, mais malheureusement pas lavée... Quelques heures plus tard la scène se répétait. Des fois elle finissait par dire : "ça n'a pas de sens, quand même, de vivre pour mourir..."

Ce genre de tirades me laissaient toujours sans voix. Il y avait là quelque chose de l'ordre de l'évidence non-résolue chez elle qui me perturbait  réellement... Est-ce pour cela que chez moi, la mort était une affaire entendue depuis si longtemps ? Définitivement, nous étions le jour et la nuit, mère et fils, à la fois loin mais imbriqués l'un dans l'autre dans un équilibre précaire, une harmonie factice. Car il était entendu que bientôt, même de moi, elle ne se souviendrait plus. Il m'arrivait de guetter ce moment comme celui de son soulagement, mais le plus souvent je l'appréhendais comme celui de mon tourment. Ma mère ne se rappelant pas mon nom, l'idée m'était difficile à supporter mais il me fallait faire avec puisque c'était comme ça, finalement, que les choses seraient à la fin.

Un soir de février, elle crut qu'on était le matin. Elle prépara son café alors que nous venions de souper. Je vivais désormais chez elle depuis deux ans et les choses étaient plutôt stables jusque-là. Elle faisait des exercices de mémoire et quelques fois elle souriait. Je savais que l'épisode du café venait de marquer l'entrée dans une nouvelle ère, celle de la lente décomposition de ses souvenirs, ou disons plutôt celle de sa lente régression vers les limbes de l'enfance, territoire doré où elle n'aurait plus à souffrir de devoir mourir. Je savais tout ça mais je fis mine de rire. A cinquante ans passés, je savais aussi que la vie, finalement, n'est qu'une idée qu'on s'en fait, et que ma mère était déjà partie, en fin de compte, quand j'étais sorti d'elle.

Bref, j'étais perturbé.

Elle, elle ne l'était pas plus que ça. Au moment de se coucher, elle eut un regard lointain, une expression enfantine. Elle dit : "c'était donc le matin... mais on était le soir..." Son ton était celui qui convient à la poésie. L'angoisse s'était absentée de son visage, le changeant totalement. Ses yeux étaient détendus comme jamais je ne les avais vu.

Un matin, elle ne retrouva plus mon prénom. Ca l'agaça un peu, et puis elle décida de m'appeler "papa" puisque j'eus la mauvaise idée de lui demander de faire l'effort du souvenir, et que cela lui déplut au plus haut point. Dès lors je fus papa pour ma mère, et elle commença d'avoir des sautes d'humeurs, des crises de colères qui coûtèrent chers à la vaisselle qu'elle avait accumulée dans ses placards pendant tout le long de sa vie.

Là j'avoue que j'ai commencé à avoir des migraines intempestives, des maux de ventre, bref toutes sortes de douleurs psychosomatiques... Je devenais angoissé, il me fallait bien l'admettre. Surtout quand elle a commencé à sortir de la maison, même en pleine nuit, et à se promener dans les rues en chantant toujours "colchique dans les prés fleurissent fleurissent..."

J'ai été la chercher au poste de police ou chez des commercants plus de mille fois avant qu'elle ne parte. Elle échappait à la surveillance des infirmières quand j'étais au travail. Elle était maline ma mère, plus vivante que pendant tout le reste de sa vie connectée à notre monde...

Nous étions en juin. Il faisait déjà chaud quand elle a cessé de s'absenter pour rejoindre ces terres qu'elle avait tant redouté. Le dernier éclair dans ses yeux, ce fut pourtant un éclair de bonheur. Mon coeur se serre encore aujourd'hui d'avoir attrapé au passage le regard de ces yeux si semblables aux miens. Elle me dit quelque chose comme "viens papa, viens il ne fait pas très froid" et je lui fis un sourire, pour qu'elle aille courir enfin dans son autre monde où mourir n'est plus que le début d'un destin.

 

 

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