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Pouvoir le dire

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Ce matin, je quitte le travail vers 8 heures. Je suis fatiguée. Je pars directement rejoindre Grâce, il pleut. Il y a du vent aussi. Ce ne sont pas des conditions idéales, comme on dit. "moi, je fais du cheval quand il fait beau sinon..", cette phrase n'est pas de moi, moi je vais au cheval quand je ne travaille pas, ou plus, et quand il fait jour. Je selle ma jument tremblante sous les ciseaux du froid qui arrive sans prévenir.

Je pars.

Pas une âme qui vive dans le coin, pas un promeneur téméraire. En temps ordinaire, je peux passer des heures comme ça, seule avec ma jument, à ne penser à rien. Juste voir ce qui se passe devant moi. J'adore cela d'ailleurs, ce détachement que je fais.

Associé, l'intemporel.

Mais aujourd'hui, non, aujourd'hui j'ai pensé :

Pas de garage, pas de camion, pas de sirène, pas de téléphone qu'on décroche, pas de table mietteuse, pas de lit à faire dans des chambres tristes, pas de matériel à inventorier. Pas de vieille conversation fade, pas de mauvaise compagnie.

Pas de douleur

Pas de pleur

Pas de aïe, pas de "vas te faire foutre la vie."

Je n'ai pas de cancer, je n'ai pas de sclérose en plaque, je n'ai pas de maladie neuro dégénérative, je n'ai ni herpes, ni mycose, je n'ai même pas de puces.

Je suis là, à cheval sous la pluie, et c'est bien.

A la ferme où dort Grâce, les chiens ont la liberté de décider si oui ou non ils suivent le cavalier qui part se balader. Ce matin ils étaient six. Au final, il reste ceux qui voulaient vraiment venir, les inoxydables de la patte, les mordus de sentiers. Sous la canicule, entre les éclairs qui grondent ou sous les flocons de neige, dans les vents glacés qui fouettent, ils arrêtent ce qu'ils font et ils tracent la route.

Ils abandonneraient leur gamelle pour suivre un cheval. C'est ceux là qui restent.

Grâce les chasse avec sa tête quand ils se mettent sur sa trajectoire. J'adore la compagnie de ces chiens, le temps qu'ils m'accordent n'est pas important, je pense :

Pas de bruit, pas de porte qui claque. Pas de repproches, pas de "t'étais où". Pas de choses compliquées, pas de "t'aurais du faire ça", non, pas ce putain de conditionnel.

Pas de "fais le puisque je te le dis" mais un gentil " tu peux le faire"

Pas un glève, une épaule.

Pas de pleurs de ceux qui disent qu'on est: unique, irremplaçable, belle vachement, et intelligente aussi.

On s'en remet, on en connait d'autres, on est triste mais..

On est des hommes quand même.

Non rien de cela en compagnie de Grâce, mais au contraire et soudainement, un espoir.

Espérer.

Tout casser et tout recommencer s'il le faut mais espérer encore. Ne pas accrocher de fausses fleurs à notre coeur, ne pas attrapper cette fameuse "Maladie de la mort", se retourner sur sa vie et pouvoir dire "j'ai aimé".