Ce sont les troupes de Mao, celles qui
donnent dans le chaos. Il est samedi et Mo ingénieur des mines a
mauvaise mine, il a le teint vert. Les machines ignorantes de la
peur font du bruit comme de vieilles mégères face à un flot de
corbeaux voraces dans un champs de blés murs.
Creuser dans ces conditions n'est pas
banal.
La guerre se joue des sentiments
humains et des madeleines de Proust. Le fleuve large comme un océan,
long comme une litanie charrie son eau boueuse, fait paraître
minuscules les pantins qui se faufilent narquoisement dans les
baraques multiples du colossal chantier qui détonne de gris sur la
terre noire d'ici.
Mo est sans mot devant ça, il reste
coi comme un stoïque antique.
Quoiqu'en dise l'agent du gouvernement
nationaliste préposé à l'information constructive, il est trop
tard pour les fêtards, l'heure fétide arrive comme un relent du
fleuve qui porte tant de chose dans son histoire.
Les ouvriers œuvrent machinalement
comme des agités pris d'une frénésie apprise, des bêtes réactives
qui pataugent bien dans la rizière.
Mais la rizière a sa force propre et
qui déborde beaucoup de projets.
Voyez la voiture de Mo, elle baigne
dans une boue profonde qui lui interdit le détachement du lieu. Mo
n'a pas de pot, sa fuite est mal barrée.
Il ne peut plus compter que sur ses
jambes, pour cela il lui faut des énergies, car à défaut de
génies, un bon sens quotidien visite parfois l'esprit de Mo.
Mo mange des mangues.
Une chance existe pour lui : les
hommes de Mao ont des bonbonnes, ils ont trouvé les réserves de saké
que l'occupant japonais entreposait dans un hangar en tôle.
Mo repu de mangue peut sortir de cette
gangue. Il va droit comme un bonhomme sûr.
Il a une idée, celle de téléphoner à
un officier de renseignement français qui s’appelle Ludovic. Il va
appeler l'officier pour le renseigner c'est courant dans ces temps
décadents.
Il va devoir faire vingt kilomètres
pour se rendre dans la ville de Nomié, distance estimée à vol
d'oiseau qui est aussi la même à pas de chameau pourvu que celui-ci
soit bien guidé.
Le trajet s'annonce périlleux sachant
la masse ennemi qui mine son moral, malgré cela Mo n'a pas un râle.
Encore une fois son esprit est visité
par une idée : C'est une bonne journée !
Naguère il a pris des cours de mimes
bien avant ceux de l'école de mine.
Il peut ainsi s'approcher du fleuve qui
s'étire boueusement comme le font beaucoup de fleuve dont la
composante d'eau et de terre constitue un élément fort fluide.
Il bifurque sur un affluent bien plus
fluet et moins terreux quoique conservant une teneur d'eau
conséquente.
En mimant à divers moment un tronc
décomposé, une jeep accidentée, un buffle en rut, une femme alerte
ou un général mort, Mo prouve le bien-fondé de l'action culturel
en milieu hostile.
Il met trois jours pour atteindre Nomié
où l'on fête alors la naissance d'un éléphant blanc.
Mo bu et mange comme un roi plein de
grâces.
Il peut contacter Ludovic qui vit à
Saïgon, le pouvant il le fait, Mo est décidé.
L'officier est ferme comme il plaît au
militaire.
Mo est chargé de retourner au fleuve
pour résister avec un commando de son cru à l'invasion qui vient.
N'écoutant que sa foi qui est grande,
sa folie qui est immense Mo dit oui !
Faisant fi de mille péripéties il
constitue illico un bataillon de singes qui marchent à dix bananes
le kilomètre, il les équipe de sabres d'apparats et de redingotes
encore solides ce qui fait marrer les pauvres réfugiés qui vivotent
de très peu dans les rues encombrées du coin.
Certains n'attendent que ça pour
rendre dans l'âme un soupir à passer par tous les ponts, tant il
est profond, une fois cela fait, on pousse gentiment par-dessus les
ponts locaux leurs corps sans souffles.
Cela se fait bien dans les chants, car
le lyrisme national pousse du monde aussi à la chansonnette.
Mao est un fléau pour beaucoup qui ont
peu.
On chante dans les rues pavés en
bravant une sale pluie et les peaux de bananes que laissent les
singes de Mo. Ils avancent, comme des toqués éduqués. Mo mentor de
ce troupeau rumine dans son menton, Mo maudit sans le dire la
contenance bigarrée de son armée louche qui se gloutonne.
Les singes sont vaillants mais
braillards, tout comme de vrais militaires ! ( sauf que les
singes sont les deux en même temps)
Plus noble qu'un communiste convaincu
mais moins sobre qu'un jésuite pontifical leur présence donne un
mal être et les chinois détalent comme des gazelles des savanes
voyant cette grossièreté fort animale s'approcher de leur monde
séculier.
Mo a une âme de loup pour mener sa
troupe au front mais son cerveau est mentholé de pensées persanes,
nul est sans faille et Mo parfois bascule dans une mélancolie
exotique.
Tels des ténors du parcours, les
singes suivent leur chef qui à la foi bien faite comme un camembert,
ils traversent broussailles, forêts dans une pagaille qui les anime
de mille façons.
Le fleuve et sa splendeur vont être en
vue bientôt, tandis qu'un messager véloce vient d'informer Mo qu'un
cargo parti d'Afrique arrivera un jour à bon port pour ravitailler
en fruits sa colonne libératrice.
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