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Le Cirque Chaviré - Milena Magnani (livre)

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Narrée par un homme qui vient de mourir, l'histoire d'un cirque chaviré, d'une vie chavirée, d'une famille entière aussi. Branko débarque un jour dans un campement tsigane, lui, l'étranger, que les autres appellent « Hungarez », le Hongrois, l'intrus, pourtant intégré sans affection à la grande famille du campement. Ce sont les enfants qui lui prêtent le plus d'attention, et parmi eux la farouche Senija. Branko leur conte son histoire, et celle du « Kek Cirkusz », le cirque de son grand-père, qu'il transporte avec lui dans quelques cartons.

Ses cartons, il les confie aux enfants, comme ses mots et ses rêves. Les enfants qui en prennent soin, et les cachent dans un entrepôt menaçant d'écroulement. Au fil du conte, on apprend que la famille de circassiens s'est faite dénoncée alors qu'elle tentait de fuir le fascisme et le génocide tsigane de la seconde guerre mondiale. Tous sont morts dans les camps de déportation, sauf un, le père de Branko. Et c'est Branko qui se charge de l'héritage familial, de sa vengeance, et de l'utopie de reconstruction du splendide cirque. C'est ce à quoi les enfants du camp, ceux-là mêmes qui sont laissés pour comptes par la société, ignorés et regardés de travers, s'appliquent avec talents : remonter le Kek Cirkusz de leur ami Hungarez.

C'est dans un monde de misère, de drogue, de violence, que transparaît la force de l'union du campement, malgré la froideur apparente, malgré les colères et les cris, c'est une humanité, une solidarité d'une grande beauté qui se devine à travers ces lignes. C'est dans la boue dans laquelle est plongé le corps de Branko, que naît cette gentille utopie, sous la terre d'un entrepôt bancal que se préserve un temps de répit, c'est au coin du feu réchauffant les corps transis de froid, que se souffle l'héritage d'une passion.
L'écriture de Milena Magnani, traduite de l'italien par Jean-Luc Defromont, est toute en couleur, toute en maladresse verbiale et franc parler, vivante et directe. L'écrivain a choisi d'insérer des phrases directement issues des dialectes des personnages, témoins de toutes ces origines qui se mêlent dans la famille recomposée d'un camp sédentaire. Dans le camp, on ne dit pas l'attachement, mais l'émotion et la tendresse sont là cachés derrière ce langage cru. C'est un texte qui s'entend, une langue déliée qui se déverse dans toutes ces sonorités, un bien beau conte sorti tout droit d'un quotidien qui ne l'est pas, quelques pages d'une grande simplicité qui laissera sans faute une empreinte durable dans les mémoires de ses lecteurs touchés.

Extrait :

« Bon, dis-moi, le matériel que je vous ai donné, celui d'aujourd'hui, vous l'avez caché en entier?
On a caché les costumes et une paire de chaussures rouges à bout relevé, mais ce qui nous manque (sa voix flanchait un peu à cause du froid qui faisait trembler ses lèvres), ce qui nous manque, c'est comment on fait pour comprendre à quoi ça sert, ce matériel que t'arrêtes pas de nous donner ? Comment on fait pour comprendre si tu vas finir par l'expliquer ou pas, ce qui est arrivé à tes gens ?
Je refermais la bouteille d'huile et essorais l'entonnoir.
C'est vrai, Senija, j'ai d'autres choses à vous dire sur ce qui est arrivé à mes gens. Vous savez déjà qu'ils ont essayé d'échapper à ceux qui faisaient la chasse aux groupes nomades. Le fait est qu'au lieu de trouver le salut au bout de leur fuite, ils ont trouvé des soldats tous alignés là. Essayez d'imaginer.

Je voyais les enfants rapprocher par petits bonds le banc sur lequel ils étaient assis. Ils étaient tous là, les yeux écarquillés au-dessus de leurs écharpes usées, en train de me regarder avec une lumière d'immense ravissement. »

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