Rentrer au port', dans les bacs le 28 septembre, marque la rentrée musicale : Mano Solo y démontre sa sincérité, et une plume à la fois touchante et révoltée. Ce nouvel opus oscille entre ces deux vagues. Dans l'intervalle, il frappe juste.
Interprète prolifique, multipliant les projets, Mano Solo n'en est pas moins prolixe en interview. Difficile ainsi de garder les meilleurs passages des deux heures d'entretien qu'il nous a accordées, tant sa façon de détailler ses méthodes d'écriture et les thèmes qui l'habitent attestent de sa transparence et donnent envie de l'écouter encore. Face au tourbillon de la promotion, l'artiste témoigne "en vrai" des qualités humaines qui font la beauté de ses oeuvres, et de sa volonté de ne pas faire de concession. Florilège.
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Sur la chanson 'Rentrer au port', vous dites qu'il n'y a "rien à dire, rien à vivre". Pourtant, à l'écoute de nombreux autres morceaux de l'album, on a plutôt l'impression que c'est l'inverse pour vous. Comment vient l'inspiration de ces textes ? Il y a des moments où je suis en train d'abdiquer, de penser justement qu'il n'y a rien à dire. Mais je m'énerve contre ces périodes de déprime. Je me dis qu'il vaut mieux se bastonner plutôt que d'abandonner. Vient le besoin de dire que tout est naze pour se convaincre du contraire. C'est ma mauvaise foi. Cet album est un voyage intime. Cela part d'une déprime amoureuse que j'ai vécue. Au départ on se dit que tout est perdu, que l'on ne revivra jamais ça. Puis, on fait une nouvelle rencontre, et l'on se dit que rien n'est perdu. Depuis toujours, mes disques parlent du moment où il faut se battre contre l'adversité. Plus il y a de murs, plus il faut les défoncer. Je refuse le nihilisme, mais je l'exprime pour mieux repartir. Ici, je commence avec l'expectative qui fait suite à une rupture, puis je me déplace vers la renaissance de l'amour. C'est de la psychanalyse en chanson.
Cette idée de voyage se retrouve à plusieurs moments du disque, quand vous faites référence à Saint-Christophe ou à l'idée de campement. Cet album est aussi un déplacement géographique ?
Cette année a été celle du voyage pour moi. J'ai accompagné Zingaro (troupe de théâtre équestre basée à Aubervilliers, ndlr) dans leur tournée. Je suis amoureux d'une voltigeuse de leur troupe. Cela m'a permis de vivre dans la machine humaine et très poétique qu'est Zingaro. Le campement a quelque chose de très émouvant, comme une tribu, les gens vivent en permanence entre eux, avec leur joie et leur peine. N'importe quel gamin rêverait de vivre dans cet espace, avec ces chevaux magnifiques, cette liberté, ce plaisir de vivre, un esprit que l'on retrouve aussi dans leur camp de base à Aubervilliers. J'avais l'impression de vivre dans un film. Donc cette année a été à la fois un voyage avec eux, mais aussi vers eux, dans cette histoire. Même chez eux, à deux kilomètres de Paris, on a l'impression d'être ailleurs. C'est un monde dans lequel je renais, et cela a influencé le disque. Sur 'Les Enfants des autres', vous traitez avec mélancolie du fait d'élever un enfant qui n'est pas de soi. C'est quelque chose qui vous touche particulièrement ? C'est très dur de passer du temps avec un enfant, et de le voir disparaître au moment de la rupture avec sa mère. On ne rompt pas avec le gamin dans ces cas-là, il n'est pas lié à ça. C'est un déchirement pour soi et pour lui. Vivre quatre ans avec un enfant pousse à l'aimer comme son propre fils. C'est forcé quand on éduque quelqu'un de 5 ans, dans mon cas, et qui vit tous les jours avec soi, on l'élève, il y a une transmission. C'est comme une paternité : un grand partage, et une chance. Mais le problème, c'est de ne pas avoir de droits sur cette chance. Du jour au lendemain, on sait pourquoi la femme n'est plus là, mais ce n'est pas une rupture justifiée avec l'enfant. J'ai souffert de ça comme d'une séparation que l'on ne comprend pas. Soudain, on n'est plus responsable, plus concerné. On ne peut souhaiter cela à personne. Le besoin d'en parler, de se débarrasser de ce problème, vient du manque d'issue. La seule alternative reste la création. L'expression d'une souffrance, cela permet aussi de faire réfléchir d'autres personnes concernées, même si je ne changerai pas les rapports humains.
Depuis l'album précédent, vous êtes revenu à des arrangements proches de vos trois premiers opus. Il y a donc peu de morceaux avec une section rythmique. Pourquoi ?
Ce qui a marqué les trois premiers albums, dont les chansons proviennent de la même période temporelle, reste d'avoir privilégié l'écoute des paroles, et la musique accompagnant les vers. C'est pour ça qu'il n'y avait pas de batterie. Le rythme est une prison pour le sens des textes. Les mots ne correspondent pas toujours au dynamisme d'une batterie. C'est pareil avec la basse, quelqu'un qui joue sur les temps n'est pas forcément intéressant. Sur cet album, on a certes invité François, le contrebassiste de Loïc Lantoine mais pour son identité musicale, sa façon de travailler son instrument. La section rythmique ne me manque pas, en écoutant le disque à la fin, je ne me dis pas : "Ah tiens il n'y a pas la formation habituelle." Sur 'Dehors' et 'Les Animals' se posait la question de la scène. On était dix musiciens, et au début ça me plaisait, mais le problème vient des nombreux réglages. Là, à quatre, on peut changer la liste des morceaux d'un soir à l'autre. Les répétitions augmentent en temps quand il y a beaucoup de musiciens.
Il y a beaucoup de piano sur l'album. Comment vient une couleur dominante de tel ou tel instrument ?
Sur 'In the Garden', on s'était dit que c'était un album de Régis Gizavo, parce qu'il y avait beaucoup d'accordéon. Mais c'est parce qu'on adore ce qu'il fait, qu'on l'écoute beaucoup et de ce fait, on le met en avant. Là, on s'est calmés sur l'accordéon, il est moins prédominant dans le mix. Mais on ne s'est pas dit : "On va mettre plus de piano, de guitare, de chant." Ca vient comme ça. On n'a pas maquetté l'album auparavant. Deux tiers des chansons ont été conçues dans le studio. Souvent, c'est quand je raconte les choses qui me contrarient ou dont j'ai envie de parler que se crée l'ambiance. Je mets souvent le bourdon à notre pianiste, Fabrice, en lui parlant de mes ressentis. Il est sensible, et doit exprimer ça, donc il se met devant le clavier et plaque des accords. Ça commence comme une conversation qui démarre. On lance le débat. Souvent la musique rejoint ce que je pense, et le texte peut découler : avec la musique en tête, je sais ce dont j'ai envie de parler. Plus que jamais, l'album vient d'une symbiose en studio, parce qu'on est tous amis, donc la musique continue quelque chose qui se passe humainement, et qui rend la composition plus facile. On vit une histoire commune, c'est ce qu'il y a de bon à prendre dans ce métier. Je serais très aigri sans ce travail artistique très ludique, et valorisant. La musique me sauve, elle m'a rendu plus sociable. Même dans ma vie de tous les jours. Quand on fait de la musique en groupe, la première des choses est de se sociabiliser avec ses musiciens. Avant j'étais agressif, hargneux, et le travail avec les musiciens m'a changé, vivre le rapport au public m'a changé, et les deux m'ont fait prendre l'Autre beaucoup plus en considération. Comment se passent les rencontres avec les musiciens ? La démarche se fait plutôt à l'instinct, sur un plan humain. Je fais partie d'une génération qui a appris la musique en autodidacte. Bien sûr, je travaille avec des personnes qui ont une vraie culture musicale et qui connaissent la théorie, mais qui ne sont pas emprisonnées par ça. En jazz, il arrive de tomber sur des musiciens fermés d'esprit, qui ne veulent pas jouer autre chose que leur musique. En classique, certains interprètes sortis de conservatoire jouent de leur instrument en virtuose, mais lorsque je leur parle d'agrémenter un morceau en improvisant, ils sont pétrifiés par le poids de leurs influences. Ils pensent qu'ils ne dépasseront jamais Mozart et cela bride leur imagination. J'ai besoin de créativité, et il m'arrive de travailler avec des personnes qui seront peut être moins virtuoses que d'autres mais avec qui je pourrai avoir un vrai dialogue, donner des indications et qui seront sur la même longueur d'onde. Les gens qui ont la musique comme métier ne me passionnent pas. Ce qui va me séduire, c'est la façon dont la musique fait partie de leur vie.
Vous allez défendre 'Rentrer au port' sur scène à l'Olympia le 12 novembre, et en tournée. Comment vous appréhendez ces nouveaux concerts ?
Nous allons bien sûr interpréter les nouvelles chansons, sans doute adopter un nouvel état d'esprit, vivre la chose différemment. Mais beaucoup d'idées que j'avais pour ce nouveau spectacle, notamment des décors, ou un dispositif pour peindre en chantant avec un écran ne me sont pas accessibles financièrement. Aujourd'hui, j'aimerais ne plus être un "juke-box" et simplement faire mes chansons, mais je ne peux pas absolument révolutionner mes scènes, installer des ambiances. Des idées artistiques sont freinées par des contraintes budgétaires. J'en arrive à me dire qu'il faudrait arrêter de tourner. Je suis plutôt sensible au discours sur la décroissance, et même pour ma mégalo : avant je voulais parler au plus large public possible, ce qui s'avère assez vain. Ce que j'espère arriver à faire, c'est créer mon cabaret, pour vivre la musique chez moi. Les gens qui veulent écouter viennent, font la démarche. Qu'enfin on recrée un événement. Avec un cabaret, j'aurai le droit de râler. En concert, les gens s'attendent à des choses, qu'ils n'ont pas forcément. Des spectateurs m'ont envoyé des mails pour protester contre mes discours anti-Sarkozy pendant les concerts. Ce n'est pas ce qu'ils attendaient. Ce que je pense, ce que je vis, ça ne les intéressait pas. Ils voulaient juste la playlist, de préférence les morceaux qu'ils connaissaient pour pouvoir chanter à tue-tête.
Vous allez reformer les Frères Misère, un projet punk militant que vous aviez monté au milieu des années 1990. Est-ce que vous pensez que plus d'une dizaine d'années plus tard la société actuelle a besoin d'une révolte musicale aussi urgente et radicale ?
Cela va se passer avec des nouveaux musiciens, Bayrem Benamor, Daniel Jamet, David des Maximum Kouette et Hervé des Karpatt, et on est en train de composer des nouveaux morceaux. Evidemment, le sarkozysme me donne envie de remonter les Frères Misère. A l'époque, c'était la chiraquie molle et l'avènement du FN dans le sud de la France qui m'avait donné envie de mettre les pieds dans le plat. La situation actuelle donne aussi envie de faire du rock. Ca sera un peu moins politisé que la première formule, même s'il y aura des chansons d'actualité. Au départ, c'était la vocation, d'être contre Chirac et Le Pen. Mais être anti-Sarkozy ça ne m'intéresse pas. C'est un piège. On dit "la dictature, c'est ferme ta gueule, la démocratie, c'est cause toujours." On peut dire tout ce qu'on veut et tout le monde s'en fout. Et encore plus en parlant de Sarkozy. Si je veux parler de la situation, il faut que je parle du libéralisme. En face, il y a une communication béton. Le risque en s'opposant frontalement, c'est d'être utilisé, qu'ils disent : "Encore des réticents, des bornés." C'est facile de s'engager quand on est chanteur. Il suffit de parler. Dire : "Le Pen, gros con", c'est assez vain. Je le dis à qui ? A la première époque, on pouvait être naïf. Mais aujourd'hui, l'adversaire est plus fort, plus pernicieux et mieux implanté partout, il faut être plus intelligent.
Propos recueillis par Thomas Chouanière pour Evene.fr - Septembre 2009
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