Ce soir je tourne le dos au bleu cobalt des monts pour me pencher au balcon des mots, parapet donnant sur la nuit sans étoile, sans visage, sans parole retournée. Les mots tout d'abord tournent comme des astres, désastres, n'osant dire, ne sachant dire, mots comme des cailloux qui voudraient jouer de leur sonorité sans laisser transpirer le sens qui les inspire, aspire, expire. Leur ventre est fou, leur tête gondole, malgré eux ils transpirent quand je les mets à sac, en sac, en vrac. Comme fragiles ils voudraient la résille des questions, l'audace des exclamations, mais surtout ne pas se montrer sans masque, sans vin qui pétille, sans colifichet ou fétiche. La nudité est vraie, et le vrai est terrible, les mots ne cherchent ni le vrai ni le nu, mais la fête continue jusqu'à mentir pour au moins garder un vêtement contre, contre, contre le monde qui lui se veut vrai! Au balcon des mots, Ô bal con des mots, tournant le dos au cobalt des monts, quelle ineptie! L'homme s'est regardé dans son miroir et n'a rien vu, évidemment. L'homme s'est regardé dans la rivière, et n'a vu que ce qu'il croyait enfoui à tout jamais. L'homme s'est regardé dans la terre, et dans la matière informe il s'est enfin reconnu, dans l'attente, dans la boue, dans la glaise, qui ne sont encore que des mots. Et quand il parle de terre, il ne dit rien évidemment, puisqu'il tait. Et quand il parle de l'eau, il compte déjà le débit, il fait des lots. Il vit peut être en l'air, en l'air du temps, en l'air de rien, flatulences, pestilences, qui flattent et empestent le silence ? Ce soir je voulais mettre la tête sur l'oreiller afin d'ouvrir la porte des rêves. Mais avant je me suis promené sur les bords de la rivière, sur les hauteurs du plateau, sur le pourtour de mon verre, et je ne sais quel mot m'a soufflé d'aller me poster au balcon des mots, tournant le dos au bleu cobalt des monts. Peut-être ces mots qui sont insensés, désir, amour, partage, amitié, voyage, sentier, visage...Un drôle de balcon qui donne sur le vide, et quand il n'y a personne, et quand on sait que personne ne viendra pour vous surprendre, quand le balcon enfin est désert, quelle drôle d'idée d'aller chercher les mots pour les lancer en l'air, pour les jongler et toujours se taire sur la terre. C'est affaire de silence, c'est affaire de solitude, mais le confier au mot ? C'est comme lancer une barque depuis le rivage, en sachant que le temps que mettra cette barque pour atteindre un visage, le vôtre aura depuis longtemps disparu. Histoire d'amour, de désir, histoires aussi vaines que ces météorites qu'on ignore dans les sphères lointaines. C'est parler dans le noir à tous ceux qui ne trouvent pas le sommeil, c'est frotter quelques mots dans la nuit comme jadis nos ancêtres frottaient les silex, pour que du froid naisse une chaleur... comme un dernier éclat d'une étoile qui meurt ignorante de sa postérité... Et rien de tout cela bien sûr, au balcon des mots, le con peut bien s'endormir sur les derniers échos du bal...




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