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Mano Solo – Un accomplissement. Comme toujours.
Par Thomas Sinaeve • jeu 10 sept 2009 • Categorie: Musique
Sortie le 29 septembre 2009
http://culturofil.net/2009/09/10/mano-solo-rentrer-au-port/

Le retour de Mano Solo est toujours un moment particulier. Pour votre serviteur bien sûr, qui nourrit pour lui une admiration sans bornes depuis environ 1994 et a eu l’impression, modestement, d’avoir grandi à ses côtés. Mais aussi dans l’absolu. Mano Solo est unique, et ce qui est une lapalissade accolé à n’importe quel artiste prend tout son sens avec lui.
Il y a toujours une émotion particulière à poser un nouvel album de Mano1 sur la platine. D’abord bien sûr parce qu’ils se font rares (celui-ci n’est que le septième), et que tout ce qui est rare… vous connaissez la suite. Surtout il y a chaque fois cette sensation de retrouver un vieil ami qu’on n’aurait pas vu depuis un bail, de prendre de ses nouvelles en vidant quelques verres2. Un disque de Mano Solo, c’est toujours plus que de la musique et des chansons, et c’est sans doute ce qui explique aussi bien son côté marginal sur la scène française que la fidélité quasi indéfectible de son public. Un public protéiforme, bigarré, pas forcément composé d’inconditionnels de chanson française et transversal comme la musique de Mano – c’est-à-dire dépassant les genres et les chapelles. Voilà bien longtemps dans le fond qu’on a renoncé à rêver de le voir vendre des palettes d’albums, de même qu’on n’essaie plus vraiment de le comparer à une concurrence inexistante ; seul sur le créneau des porteurs du flambeau ferréien3, Mano Solo est devenu au fil des années un de ces artistes cultes dont on se passe les disques entre amis proches, que les médias feignent d’ignorer parce qu’à vrai dire ils ignorent comment en parler et que l’on écoute religieusement avec ce sentiment rare qu’il s’adresse directement à nous – rien qu’à nous.

On l’avait laissé il y a deux ans et demi en pleine tentative de coproduction avec son public, luttant dans une belle entreprise sans doute trop en avance sur son temps. C’était In the Garden, album étrange aux airs de somme qui le montrait s’acoquinant avec l’ex-Mano Negra Daniel Jamet et qui assurément aurait mérité meilleur accueil que celui qu’il reçut alors. C’est que le bon côté des artistes dont l’art et la vie sont intrinsèquement liés, c’est que leur dernier album est toujours leur plus personnel et leur plus abouti. Pas de grande surprise, donc, au moment de découvrir Rentrer au port : on reste dans la même lignée, celle d’un Mano semblant renouer progressivement avec une certaine chanson réaliste dont il avait paru se lasser un peu il y a une dizaine d’années. S’il serait assurément injuste de le réduire à cela, reconnaissons toutefois que Rentrer au port est sans doute de tous les albums récents de son auteur celui qui se rapproche le plus de ce qu’il produisait à ses débuts.
Sans doute un poil plus monochrome que les précédents, il s’ouvre sur trois chansons exceptionnelles : J’avance (comme un écho lointain au Je taille ma route d’antan), Rentrer au port (qui brode une complainte fascinante sur une structure reggae) et Des années entières (une de ces ballades poignantes dont seul Mano détient le secret). Le ton est donné4. Si l’on peut avoir à la première écoute la sensation que Rentrer au port est un peu plus austère qu’In the Garden ou Les Animals, renforcée qui plus est par l’absence de morceau aussi « tubesques » qu’un Du vent ou un Aimer d’amour… c’est une impression qui se dissipe assez rapidement – et l’album de révéler au fil des écoutes l’étendue de sa richesse. C’est ici un accordéon tourbillonnant en parfaite harmonie avec la voix (Les Enfants des autres), là un break jazz inopiné (Pantin), ici encore un blues déguisé en chanson française (Tu m’as vu)… le résultat est paradoxal : à la première écoute on se dit que le texte a plus que jamais pris le pas sur les musiques ; dix passages plus tard on a acquis la conviction exactement inverse – rarement album de Mano Solo aura semblé si travaillé et soigné dans les arrangements ou l’orchestration. Et rarement (voire jamais) la musique aura à ce point été si fluide, si évidente. Soutenu pour la première fois depuis longtemps par un véritable groupe dont la part est loin d’être négligeable tant le piano de Fabrice Gratien ou l’accordéon de Régis Gizavo occupent l’espace sonore, Mano parvient même à redessiner son univers en se découvrant une nouvelle patte tout à fait personnelle et illustrée par l’utilisation subtile des guitares de Jamet (c’est frappant sur Les Enfants païens ou Les Chevaux d’Aubervilliers, morceaux semblant réellement creuser un sillon ouvert en 2007 par un titre comme Les Endurants).
Et si plutôt qu’une somme In the Garden avait été il y a deux ans le prologue à un nouveau chapitre ? En en livrant avec Rentrer au port une version encore plus cohérente et aboutie, c’est l’impression que donne un Mano Solo qu’on a rarement vu (entendu) aussi à l’aise dans un registre. Un instant se profile la tentation de parler d’« accomplissement » – tentation immédiatement balayée d’un revers de main ; avec Mano Solo comme avec certains des plus grands artistes anglo-saxons5, chaque album est de toute façon un accomplissement.

Rentrer au port, de Mano Solo, édité chez Wagram
Crédit photo : Mano Solo

1. Aucun de ses fans n’aurait l’idée saugrenue d’écrire son patronyme entier – encore moins juste son nom comme il convient parfois de le faire dans les chroniques. [↩]
2. Le premier truc que j’ai fait lorsque j’ai reçu l’album c’est aller m’acheter une bonne bouteille… je vous jure que c’est vrai. [↩]
3. Plus encore depuis que Philippe Léotard nous a quitté… [↩]
4. Notez qu’il l’était déjà un peu par la pochette, comme souvent chez Mano Solo. [↩]
5. Dylan, Nick Cave… [↩]

Commentaires

Portrait de Elen

"Soutenu pour la première fois depuis longtemps par un véritable groupe dont la part est loin d’être négligeable "
C'est article est bien, mise à part ce point, c'est sympa pour les autres zicos qui se sont donnés avec toi sur les autres albums...Toujours ce besoin de broder, dommage.

Portrait de manosolo

nan, faut pas voir le mal partout. Ce qu'il veut dire c'est qu'effectivement c'est la premiere fois que le groupe travaille comme un groupe et le devient. Avant, moi j'ai joué quinze ans avec des gens qui si j'avais une demi-heure de retard a la repett, je les trouvais devant la machine à café à m'attendre, et si je venais pas par accident ou que sais-je, bin ils ne repettaient pas tant que le patron n'est pas là. ca veut dire quoi? Bin ça veut juste dire que ce sont des travailleurs, qu'ils aimaient bien cette musique, mais que bon s'ils sont pas obligés de bosser bin ils attendent.
C'est pas ça un groupe. Un groupe c'est des gens qui reflechissent avec toi, qui ont le même allant que toi, la même envie et le même plaisir. Tu ne trouves pas ça avec des gens qui viennent seulement gagner leur vie. Et c'est pas pejoratif de dire ça, vu que la musique ca se passe comme ça, c'est un monde tres liberal en soi vu que moi patron je peux te virer dans l'instant sans même me justifier de pourquoi. On ne fait pas de contrat de travail, on embauche des intermitants, donc le gars il se sent interimaire... et il l'est.
Par contre ce groupe là, moi et mes trois comperes on est plus du tout dans ce cas de figure, on compose ensemble et on partage les droits de toutes les musiques par exemple, même celles qui sont signées par un seul d'entre nous sont partagées en quatre à la sacem. Et quand je suis en retard a la repette, bin je trouve trois personnes en train de JOUER, parce que cette musique leur appartient autant qu'à moi et qu'ils l'aiment autant que moi.
Alors oui aujourd'hui on est un groupe, comme Mano Solo n'a jamais été auparavent.
Ca n'enleve rien a la qualité de tous ceux venus avant ça.

Portrait de T. Sinaeve

... répondre après Mano en personne ? Ca me fait un peu bizarre, mais bon, puisque ce sont des mes mots qu'il s'agit...

Donc bien évidemment il n'y avait rien de dévalorisant vis-à-vis du travail des intervenants sur les précédents albums ; je suis sincèrement navré si, fût-ce une seconde, il y a pu y avoir une ambigüité sur ce point (je plaide coupable, c'est le genre de détail auquel on ne fait pas forcément attention à la relecture tellement on est le nez dans le guidon pour rendre en temps et en heure...).

Ce que je voulais dire, c'était que pour la première fois j'avais à l'écoute d'un album de Mano ce sentiment de cohésion parfaite, d'harmonie entre la voix et chacun des instruments... une impression que j'avais souvent eue en concert mais rarement sur les albums studios.s précédents disques. Mais cela se voulait d'autant moins un reproche adressés aux musiciens des autres albums que cela relève plus (du moins... je crois) d'une question de direction musicale et d'évolution personnelle de l'artiste que de savoir si Machin ou Bidule joue bien ou mal du piano.

Enfin voilà, j'espère avoir pu lever toute ambigüité. Un ami m'a envoyé ce lien tout à l'heure, j'ai été surpris et flatté de retrouver mon article ici... et voilà :)

Bonne soirée.

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