You are here

ALLOMUSIC

Primary tabs

« -Boutique de la chanson française, bonjour.

-Bonjour, excusez moi de vous déranger, je cherche un artiste qui ne serait ni influencé par les grands noms de la chanson Française, ni par le rock anglais. Un artiste qui ne ressemblerait à rien d’autre. Un poète en quelque sorte mais qui chanterait en Français. Vous avez ça ?

Pfff…Ne quittez pas je vais voir ce que je peux faire pour vous…. Gérard ! Y a un fou qui me demande un chanteur français qui ne serait ni un descendant direct de Brassens ni un fan des Beatles. Un poète genre…Qu’est ce que je lui réponds ? Vous voulez pas un poney tant que vous y êtes ? C’est bien ça, non comme réponse ?

-C’est bien. Mais répond lui plutôt Mano Solo. Ça collera mieux ».

Mano Solo, donc. Un pseudo qui va parfaitement à Emmanuel Cabut (né Hémar en 1963. Son père le dessinateur Cabu ne le reconnaitra qu’à l’âge de neuf ans) tant il occupe une place à part dans la chanson française. Adolescent, rebelle et volontaire, il quitte l’école à quinze ans et intègre, deux ans plus tard, le groupe Punk Chihuahuas. Il en sera viré à sa majorité révolue parce qu’il n’était pas assez bon guitariste. Puisque la musique ne veut pas de lui Mano se lance alors dans la peinture. Il échoue au concours d’entrée aux beaux-arts mais persiste et finit par intégrer le groupe de peintres Puissance Populaire. Il vend quelques toiles à la criée, s’installe sur une péniche à Toulouse, fait une expo puis, finalement, remonte sur Paris. La ville et les mots lui manquent. Alors, en 1991 il fonde un groupe, La marmaille nue, avec qui il chante dans les bars et sur la petite scène du Tourtour. En 94, le groupe n’existe plus mais le premier album sort. Mano Solo l’appelle La marmaille nue en souvenir de ses camarades. Les paroles sont crues, violentes, dures, belles, poétiques, sincères. Les mélodies aussi. Guitares, harmonica, violons : le mélange est étrange, mais il est divin. Le premier single s’appelle Au creux de ton bras et il parle des toxicomanes. Mano raconte aujourd’hui que le patron d’NRJ voulait le passer sur les ondes, mais il demandait au chanteur de changer un mot. Enculé ne passait pas. Mano a réfléchi. Enfoiré ? Ça ne marchait pas. Il a gardé avec sa seule petite gueule d’enculé… et le disque s’est quand même vendu à 100 000 exemplaires dès la première année. Et il reste, aujourd’hui encore, un disque référence pour tous ses admirateurs.

Le deuxième album, un an plus tard, ne ressemble pas au premier. Mais il faudra s’y faire : à chaque disque Mano évolue. Il ne change pas de registre, il l’élargit. Là, Les années sombres porte très bien son nom. Le disque est noir. Très dur. Les mélodies sont moins entraînantes que sur La marmaille nue. L’énergie n’est plus la même. Mais le disque est malgré tout sublime. Puissant de poésie et de sentiments. Il se retrouve lui aussi disque d’or.

Puis c’est le silence et le malentendu. Parce que Mano a parlé dans une chanson (C’est pas du gâteau sur La marmaille nue) de sa maladie, parce qu’il parle de la mort dans son deuxième album, on fait de lui un chanteur triste, ou pire encore un chanteur mort. Des rumeurs circulent en effet sur son décès ou son désir d’arrêter la chanson. Il les nourrit en sortant 1995 Je suis là un recueil de poèmes et Joseph sous la pluie, un roman en 96. Il les fera taire en sortant en 1996 un projet à part, Les frères misères en compagnie de quelques anciens Chihuahas. L’album aux sonorités plus punk et aux textes plus engagés est une récréation pour Mano. Un disque qui lui donne envie d’un nouvel album en live. En 1997 il sort Je ne sais pas trop composé exclusivement de nouvelles chansons enregistrées en public . De Janvier à Novembre, le disque ne porte pas vraiment à la gaité. Même si le cafard de Mano Solo est toujours transporté en énergie positive, on ne peut pas parler d’espoir en écoutant les chansons. Ce n’est pas grave, c’est beau et surtout, c’est le dernier album du genre.

En 2001, juste après avoir sorti un album live, L’international du shalalala, Mano Solo réapparait avec Dehors. L’album est comme une fenêtre ouverte sur le monde. Il donne l’impression que Mano ouvre les volets et laisse entrer la lumière. Comme il le chante, il a laissé là bas, dans les remous d’une hélice, le dégoût et la haine…. Même la pochette, comme toujours peinte par lui, est plus colorée, plus lumineuse. C’est une renaissance. En 2004, après un deuxième disque live, La marche, il sort Les animals. On y retrouve des chansons écrites pour Juliette Gréco (envoyées trop tard, elles n’ont pas été retenues par la chanteuse), des textes plus sociaux et une reprise de…lui-même. Le disque est encore une fois un succès. A l’heure où des artistes se font virer de leur maison de disque parce qu’ils ne vendent pas assez, Mano Solo décide pourtant de s’offrir le luxe de s’autoproduire. Il démarche les banques, hypothèque sa maison, demande aux internautes de l’aider (pour la promo pas pour la fabrication de l’album) et sort In the Garden en 2007. Les ventes lui permettent juste de se rembourser. Son but est atteint.

Avec ce disque, le chanteur voulait dénoncer l’hypocrisie générale qui fait des Majors les grands méchants de l’affaire. En réussissant tout juste à rentrer dans ses frais malgré son nom et sa carrière, il a cherché à prouver l’importance et la nécessité des maisons de disques. Tout simplement. En 2009, il rejoint donc Wagram, en licence, pour Rentrer au port. Un disque né d’une rupture, d’un cafard. Un disque magnifique, vivant debout, héroïque. Un disque qui ne ressemble à rien de ce qu’on connaît déjà mais où l’on reconnaît quand même la touche Mano Solo. Cette façon de refuser la fatalité ou la tristesse, cette envie de poétiser la vie, ce cristal cassé au fond de sa voix.

Le mot de la fin ? On le lui laisse volontiers. Le plus compliqué étant de choisir. Mais peut-être qu’une des phrases qui le résume et l’explique le mieux se trouve dans le disque Les animals. La preuve : « je n’y peux rien, j’aime tant la vie que chaque jour elle recommence… »