Mano Solo
Au moment où paraît son nouvel album Rentrer Au Port, rencontre avec un des derniers francs-tireurs de la chanson française. Mano Solo l’écorché vif, entier, sensible, exigeant, et qu’on découvre tout simplement humain et heureux. Rendez-vous au Théâtre équestre Zingaro, sous le soleil d’Aubervilliers.
Quel bilan tires-tu de l’autoproduction de In the Garden, ton précédent album ?
Mano Solo : Le bilan que j’en avais prévu, à savoir que la viabilité d’une autoproduction est un leurre… Au stade où j’en suis, après quatre ou cinq disques d’or, l’autoproduction c’est continuer à travailler dans les mêmes conditions qu’avant. C’est-à-dire en enregistrant dans un studio de qualité, avec des musiciens professionnels, un vrai budget de promotion, et en étant visible dans tous les magasins. Et j’ai donc prouvé que c’était voué à l’échec, puisque j’ai juste pu rembourser les 130000 euros que la banque m’avait prêtés en échange de l’hypothèque de ma baraque… Donc, quand on me sort que les majors sont des enculés, si c’est pour filer de la thune aux banquiers, qui sont eux de notoriété publique de vrais enculés, je ne vois pas l’intérêt… Ce que j’ai voulu démontrer, et que personne n’a voulu relayer dans la presse, c’est que le MP3 est l’outil du libéralisme. C’est grâce au MP3 que Virgin ou Warner mettent 30 ou 40 % de leur personnel au chômage. Et c’est totalement faux et démago de dire qu’internet propose un autre modèle de production que les maisons de disques… c’est ça le débat que je voulais lancer : ok on se débarrasse des majors, mais on fait quoi à la place ? Et vous le public, êtes-vous prêts à nous suivre ? Je suis passé de 150000 à 30000 ventes, c’est bien la preuve que le public n’était pas prêt à me suivre… On s’acharne sur les majors, mais en fait le problème est que les gens ne veulent plus payer et que n’importe quelle excuse sera bonne pour télécharger sans payer !
J’ai d’ailleurs lu que tu considérais les gens qui téléchargent illégalement comme des petits patrons exploiteurs qui profitent du travail des autres sans les rémunérer ?
Effectivement, pour moi ce sont de petits patrons libéraux… au même titre que le public qui, sous prétexte d’avoir acheté son ticket, se permet de te dire comment tu aurais dû être pendant ton concert, que tu n’aurais pas dû dire ça, qu’ils ne sont pas venus pour que tu leur parles de Sarkozy, etc… Quand j’étais gamin j’allais piquer des disques à la Fnac, mais au moins on avait des couilles, on se déplaçait, on prenait des risques… De toute façon, ce n’est pas le gamin qui télécharge ou qui pique des disques qui me dérange. Je m’adresse aux gens qui travaillent, qu’ils comprennent que personne ne travaille tout seul, surtout pas les artistes, et que tout travail mérite salaire. Moi je suis socialiste, et télécharger ce n’est pas l’accès à la culture, ni lutter contre l’exploitation de l’homme par l’homme. Au contraire, c’est mettre des prolos au chômage, toujours au profit des mêmes enculés. Donc c’est ambigu, je me retrouve à défendre des gens (les majors) que je méprise. Le problème, c’est que pour l’instant il n’existe pas d’autres moyens de production professionnelle. Et surtout pas Internet, tout ça c’est de la démagogie et de la désinformation !
Rentrer Au Port est le deuxième album que tu fais en petite formation (Daniel Jamet à la guitare, Régis Gizavo à l’accordéon et Fabrice Gratien au piano). Est-ce la formule idéale pour toi ?
Ça fait quatre ans qu’on joue ensemble et on a acquis une aisance formidable, c’est devenu aussi simple que de discuter… C’est le premier groupe que j’ai, où chacun apporte son truc, sans compter ni réfléchir. La musique naît sur place quand on joue ensemble chez moi. À tel point que deux tiers des paroles sont arrivées en même temps que la musique. Ce groupe c’est le plus beau jouet que j’ai jamais eu… Mais je ne pense pas que ça ait un grand intérêt pour le public de faire un troisième album comme ça. Donc, en ce moment je leur prends la tête pour qu’on évolue… je ne sais pas encore comment… Je veux garder ce noyau parce que ce sont mes potes, mais en intégrant quelqu’un d’autre. En fait, j’aimerais trouver un DJ qui me révolutionne tout et repartir sur un nouveau répertoire à explorer.
En 1995, à l’arrivée de Chirac au pouvoir, tu as fait un album punk-rock avec Les Frères Misère, ne penses-tu pas qu’avec Sarkozy comme président il est temps d’en refaire un autre ?
En fait, ça fait un an qu’on bosse dessus avec Daniel Jamet, en faisant des maquettes. Pour l’instant, on a un peu mis ça en stand-by, mais on a déjà un petit répertoire qu’on a commencé à répéter avec Hervé le bassiste de Karpatt, David le batteur de Maximum Kouette et Benamor qui jouait de la guitare avec Luke. Ce sera un peu plus pop que l’album des Frères Misère.
Quels étaient tes disques de chevet quand tu étais punk ?
J’adorais les disques de Génération X, le premier groupe de Billy Idol… Tous les trucs avec des chœurs un peu “teenage”, les Buzzcocks, 999, Stiff Little Fingers et puis The Ruts et Ultravox.
Peux-tu nous expliquer le titre du nouvel album Rentrer Au Port ?
Cet album, c’est un voyage entre deux états d’âme. Quand j’ai commencé à l’écrire, j’étais complètement détruit par une séparation… Peut être la plus belle déprime de ma vie… Finalement, quand j’ai réussi à relever la tête, que j’ai fait le choix de sortir de cette déprime, j’ai fait ce que j’ai toujours fait : mettre des mots sur ce qui m’arrivait, en faire des chansons pour évacuer la douleur, les jouer avec mes potes, pour que du coup ça devienne autre chose : un objet qui ne m’appartient plus. Rentrer Au Port, c’est un voyage sentimental qui part d’une désespérance totale et qui arrive à une nouvelle rencontre, une nouvelle histoire : la vie redémarre ! Je suis parti d’un grand malheur et en ce moment je suis extrêmement heureux… C’est pour ça aussi que j’aime cet album, ce ne sont que des extrêmes, c’est une bonne caricature de ma gueule… En fait tous mes albums sont des voyages sentimentaux, toutes mes chansons ne me viennent que de mon rapport aux femmes. J’aime aussi cet album parce que je me sens plus libre que sur tous les autres et qu’en sortant de ce voyage là, je me sens beaucoup mieux.
Chacun de tes albums semble être un nouveau combat, contre qui ?
Contre l’adversité avec les femmes, toujours. Chaque fois que je parle d’autre chose c’est parce que j’en ai marre, alors je déplace les sentiments, je fais un rideau de fumée… Quand j’ai fait Au Creux de Ton Bras, ça faisait longtemps que je ne prenais plus de came, je m’en foutais. C’était parce que j’en avais marre de dire à une femme que je l’aimais… C’était pour lui dire que j’étais en manque d’elle… Je ne sais écrire que sur ce qui me détruit, ce qui me fout la haine, je ne suis qu’un mec en réaction, pas un poète.
L’amour est-il toujours déçu ou malheureux ?
Non, pas nécessairement… La preuve en est qu’en ce moment je suis heureux et que ça m’est arrivé plein d’autre fois dans ma vie. Je ne suis pas fataliste, mais le problème c’est que l’amour n’est pas éternel, il est fragile… Tout dépend de toi, de ce que tu en fais… En vieillissant tu comprends qu’au lieu de reprocher des choses aux autres, tu devrais arrêter de répéter toujours les mêmes schémas et de te prendre la tête avec des choses inutiles…
Es-tu un homme en colère ?
Oui, et c’est ce que je dis depuis le début, je ne fais rien d’autre qu’être en colère.
Pourquoi ?
C’est ce qui me sauve la vie, car je ne peux pas concevoir ce qui peut me détruire tellement je suis prétentieux. C’est ça ma philosophie de la vie, tout ce qui m’énerve, qui me rend jaloux, je le transforme avec mes petits moyens pour en faire quelque chose d’autre. Mais je suis un jaloux positif, si je vois un dessin que je trouve beau, ça me fout en rogne et ça me pousse à essayer de faire mieux !
A l’heure des chanteurs consensuels et politiquement corrects (comme Bénabar, M et consorts), toi, tu as plutôt l’air exigeant avec ton public, pourquoi ?
Parce que pour moi “le public” ça n’existe pas, c’est un concept. Je m’adresse à des gens, des individualités qui m’écoutent… ou pas d’ailleurs. Le public c’est chaque personne qui décidera qu’il se sent concerné par ce que je fais. C’est leur choix de venir me voir en concert ou d’acheter mes disques, je n’ai pas de contrat avec eux, et je ne les considère pas comme des clients. Après, le respect ce n’est qu’un truc de façade… Quand je lis sur internet que je suis un sale con caractériel, il faudrait que je sois gentil avec ces gens-là ?
D’ailleurs tu n’hésites pas à virer des gens du forum de ton site internet ?
Oui, parce que pour moi c’est comme si je les avais invités chez moi et qu’ils venaient me faire chier… Et après je passe pour un facho, c’est délirant ! Je serais censé être un curé, tendre la joue gauche sous prétexte qu’ils ont acheté mes disques ? Internet est sûrement le média le plus populiste.
Qu’est-ce qu’un artiste pour toi ?
C’est celui qui se lève le matin avec une obsession et qui toute la journée va lui donner corps, quelque soit son moyen d’expression… Pour moi, l’artiste c’est quelqu’un qui sait qu’il doit répondre à une question, mais qui ne la connaît pas … Alors il cherche les réponses qui vont l’amener à cette question. Ce n’est pas un choix, c’est quelque chose qu’on a en soi, une façon d’exister, de réagir, de respirer… c’est une névrose, un caractère particulier.
Et le rôle social de l’artiste ?
C’est de faire avancer la conscience humaine pour tous ceux qui n’en ont pas le temps. C’est transformer la société en proposant un exemple de beauté qui, quand il aura fait son chemin dans la tête des gens, sera décliné dans toute la société. L’art, c’est comme un nouveau monde qui s’ouvre à chaque tableau. C’est pour ça qu’on en a besoin… Sans les artistes, la vie deviendrait de plus en plus moche et terne. L’artiste nourrit la civilisation, il la représente, il réfléchit…c’est le seul qui a le temps de le faire, il est payé pour ça.
Quels sont les artistes qui t’ont donné envie d’écrire et de faire des chansons ?
Gamin, j’adorais les albums BBH 75 et Irradié d’Higelin, et je connaissais Charles Trenet par cœur, c’était ça, ma chanson française. Plus tard, j’ai flashé sur Blaise Cendrars, c’est lui qui m’a donné envie d’écrire des textes. Puis, j’ai découvert Eric Lareine par hasard à Toulouse et j’ai pris une énorme tarte ! Ses textes étaient super bien, il hurlait, il chantait et il bougeait comme il était, sans se prendre la tête, ça m’a épaté… En rentrant chez moi, je me suis dit qu’il avait raison et je me suis mis à bosser mes textes pour en faire des chansons. C’est vraiment le seul français qui m’a influencé.
Quelle est ta définition du bonheur ?
C’est peut être d’arrêter de réfléchir cinq minutes, d’arrêter d’avancer… Faire une pause avant de repartir au combat. C’est de savoir que quand tu pars, tu vas revenir et qu’il y aura quelqu’un que tu seras content de retrouver. C’est Rentrer Au Port. C’est aussi faire les choses qu’on aime, avec les gens qu’on aime et pour les gens qu’on aime… Donc moi, je suis plutôt heureux.
Donc à l’inverse de l’image que les médias donnent souvent de toi ?
Oui, et c’est ce qui m’énerve. Je ne suis pas quelqu’un de désespéré. Au contraire, j’ai tellement de chance et de raisons de ne pas me plaindre que ce serait un luxe inouï d’être déprimé. Mais je vis dans cette ambiguïté depuis le début car le message que j’envoie n’est pas très clair ; je brouille trop les pistes. Et les gens prennent mes chansons au premier degré. Mais ce n’est pas ma responsabilité. En fait, je fais des chansons sur ce qui vient contrarier mon bonheur, pour me débarrasser du problème, un peu comme une psychanalyse… Et ça me réussit. C’est ma façon de me battre contre l’adversité, en en faisant quelque chose de beau… et c’est tout ce que je sais faire.
Interview par Stef Chanmar
Mano Solo
Au moment où paraît son nouvel album Rentrer Au Port, rencontre avec un des derniers francs-tireurs de la chanson française. Mano Solo l’écorché vif, entier, sensible, exigeant, et qu’on découvre tout simplement humain et heureux. Rendez-vous au Théâtre équestre Zingaro, sous le soleil d’Aubervilliers.
Quel bilan tires-tu de l’autoproduction de In the Garden, ton précédent album ?
Mano Solo : Le bilan que j’en avais prévu, à savoir que la viabilité d’une autoproduction est un leurre… Au stade où j’en suis, après quatre ou cinq disques d’or, l’autoproduction c’est continuer à travailler dans les mêmes conditions qu’avant. C’est-à-dire en enregistrant dans un studio de qualité, avec des musiciens professionnels, un vrai budget de promotion, et en étant visible dans tous les magasins. Et j’ai donc prouvé que c’était voué à l’échec, puisque j’ai juste pu rembourser les 130000 euros que la banque m’avait prêtés en échange de l’hypothèque de ma baraque… Donc, quand on me sort que les majors sont des enculés, si c’est pour filer de la thune aux banquiers, qui sont eux de notoriété publique de vrais enculés, je ne vois pas l’intérêt… Ce que j’ai voulu démontrer, et que personne n’a voulu relayer dans la presse, c’est que le MP3 est l’outil du libéralisme. C’est grâce au MP3 que Virgin ou Warner mettent 30 ou 40 % de leur personnel au chômage. Et c’est totalement faux et démago de dire qu’internet propose un autre modèle de production que les maisons de disques… c’est ça le débat que je voulais lancer : ok on se débarrasse des majors, mais on fait quoi à la place ? Et vous le public, êtes-vous prêts à nous suivre ? Je suis passé de 150000 à 30000 ventes, c’est bien la preuve que le public n’était pas prêt à me suivre… On s’acharne sur les majors, mais en fait le problème est que les gens ne veulent plus payer et que n’importe quelle excuse sera bonne pour télécharger sans payer !
J’ai d’ailleurs lu que tu considérais les gens qui téléchargent illégalement comme des petits patrons exploiteurs qui profitent du travail des autres sans les rémunérer ?
Effectivement, pour moi ce sont de petits patrons libéraux… au même titre que le public qui, sous prétexte d’avoir acheté son ticket, se permet de te dire comment tu aurais dû être pendant ton concert, que tu n’aurais pas dû dire ça, qu’ils ne sont pas venus pour que tu leur parles de Sarkozy, etc… Quand j’étais gamin j’allais piquer des disques à la Fnac, mais au moins on avait des couilles, on se déplaçait, on prenait des risques… De toute façon, ce n’est pas le gamin qui télécharge ou qui pique des disques qui me dérange. Je m’adresse aux gens qui travaillent, qu’ils comprennent que personne ne travaille tout seul, surtout pas les artistes, et que tout travail mérite salaire. Moi je suis socialiste, et télécharger ce n’est pas l’accès à la culture, ni lutter contre l’exploitation de l’homme par l’homme. Au contraire, c’est mettre des prolos au chômage, toujours au profit des mêmes enculés. Donc c’est ambigu, je me retrouve à défendre des gens (les majors) que je méprise. Le problème, c’est que pour l’instant il n’existe pas d’autres moyens de production professionnelle. Et surtout pas Internet, tout ça c’est de la démagogie et de la désinformation !
Rentrer Au Port est le deuxième album que tu fais en petite formation (Daniel Jamet à la guitare, Régis Gizavo à l’accordéon et Fabrice Gratien au piano). Est-ce la formule idéale pour toi ?
Ça fait quatre ans qu’on joue ensemble et on a acquis une aisance formidable, c’est devenu aussi simple que de discuter… C’est le premier groupe que j’ai, où chacun apporte son truc, sans compter ni réfléchir. La musique naît sur place quand on joue ensemble chez moi. À tel point que deux tiers des paroles sont arrivées en même temps que la musique. Ce groupe c’est le plus beau jouet que j’ai jamais eu… Mais je ne pense pas que ça ait un grand intérêt pour le public de faire un troisième album comme ça. Donc, en ce moment je leur prends la tête pour qu’on évolue… je ne sais pas encore comment… Je veux garder ce noyau parce que ce sont mes potes, mais en intégrant quelqu’un d’autre. En fait, j’aimerais trouver un DJ qui me révolutionne tout et repartir sur un nouveau répertoire à explorer.
En 1995, à l’arrivée de Chirac au pouvoir, tu as fait un album punk-rock avec Les Frères Misère, ne penses-tu pas qu’avec Sarkozy comme président il est temps d’en refaire un autre ?
En fait, ça fait un an qu’on bosse dessus avec Daniel Jamet, en faisant des maquettes. Pour l’instant, on a un peu mis ça en stand-by, mais on a déjà un petit répertoire qu’on a commencé à répéter avec Hervé le bassiste de Karpatt, David le batteur de Maximum Kouette et Benamor qui jouait de la guitare avec Luke. Ce sera un peu plus pop que l’album des Frères Misère.
Quels étaient tes disques de chevet quand tu étais punk ?
J’adorais les disques de Génération X, le premier groupe de Billy Idol… Tous les trucs avec des chœurs un peu “teenage”, les Buzzcocks, 999, Stiff Little Fingers et puis The Ruts et Ultravox.
Peux-tu nous expliquer le titre du nouvel album Rentrer Au Port ?
Cet album, c’est un voyage entre deux états d’âme. Quand j’ai commencé à l’écrire, j’étais complètement détruit par une séparation… Peut être la plus belle déprime de ma vie… Finalement, quand j’ai réussi à relever la tête, que j’ai fait le choix de sortir de cette déprime, j’ai fait ce que j’ai toujours fait : mettre des mots sur ce qui m’arrivait, en faire des chansons pour évacuer la douleur, les jouer avec mes potes, pour que du coup ça devienne autre chose : un objet qui ne m’appartient plus. Rentrer Au Port, c’est un voyage sentimental qui part d’une désespérance totale et qui arrive à une nouvelle rencontre, une nouvelle histoire : la vie redémarre ! Je suis parti d’un grand malheur et en ce moment je suis extrêmement heureux… C’est pour ça aussi que j’aime cet album, ce ne sont que des extrêmes, c’est une bonne caricature de ma gueule… En fait tous mes albums sont des voyages sentimentaux, toutes mes chansons ne me viennent que de mon rapport aux femmes. J’aime aussi cet album parce que je me sens plus libre que sur tous les autres et qu’en sortant de ce voyage là, je me sens beaucoup mieux.
Chacun de tes albums semble être un nouveau combat, contre qui ?
Contre l’adversité avec les femmes, toujours. Chaque fois que je parle d’autre chose c’est parce que j’en ai marre, alors je déplace les sentiments, je fais un rideau de fumée… Quand j’ai fait Au Creux de Ton Bras, ça faisait longtemps que je ne prenais plus de came, je m’en foutais. C’était parce que j’en avais marre de dire à une femme que je l’aimais… C’était pour lui dire que j’étais en manque d’elle… Je ne sais écrire que sur ce qui me détruit, ce qui me fout la haine, je ne suis qu’un mec en réaction, pas un poète.
L’amour est-il toujours déçu ou malheureux ?
Non, pas nécessairement… La preuve en est qu’en ce moment je suis heureux et que ça m’est arrivé plein d’autre fois dans ma vie. Je ne suis pas fataliste, mais le problème c’est que l’amour n’est pas éternel, il est fragile… Tout dépend de toi, de ce que tu en fais… En vieillissant tu comprends qu’au lieu de reprocher des choses aux autres, tu devrais arrêter de répéter toujours les mêmes schémas et de te prendre la tête avec des choses inutiles…
Es-tu un homme en colère ?
Oui, et c’est ce que je dis depuis le début, je ne fais rien d’autre qu’être en colère.
Pourquoi ?
C’est ce qui me sauve la vie, car je ne peux pas concevoir ce qui peut me détruire tellement je suis prétentieux. C’est ça ma philosophie de la vie, tout ce qui m’énerve, qui me rend jaloux, je le transforme avec mes petits moyens pour en faire quelque chose d’autre. Mais je suis un jaloux positif, si je vois un dessin que je trouve beau, ça me fout en rogne et ça me pousse à essayer de faire mieux !
A l’heure des chanteurs consensuels et politiquement corrects (comme Bénabar, M et consorts), toi, tu as plutôt l’air exigeant avec ton public, pourquoi ?
Parce que pour moi “le public” ça n’existe pas, c’est un concept. Je m’adresse à des gens, des individualités qui m’écoutent… ou pas d’ailleurs. Le public c’est chaque personne qui décidera qu’il se sent concerné par ce que je fais. C’est leur choix de venir me voir en concert ou d’acheter mes disques, je n’ai pas de contrat avec eux, et je ne les considère pas comme des clients. Après, le respect ce n’est qu’un truc de façade… Quand je lis sur internet que je suis un sale con caractériel, il faudrait que je sois gentil avec ces gens-là ?
D’ailleurs tu n’hésites pas à virer des gens du forum de ton site internet ?
Oui, parce que pour moi c’est comme si je les avais invités chez moi et qu’ils venaient me faire chier… Et après je passe pour un facho, c’est délirant ! Je serais censé être un curé, tendre la joue gauche sous prétexte qu’ils ont acheté mes disques ? Internet est sûrement le média le plus populiste.
Qu’est-ce qu’un artiste pour toi ?
C’est celui qui se lève le matin avec une obsession et qui toute la journée va lui donner corps, quelque soit son moyen d’expression… Pour moi, l’artiste c’est quelqu’un qui sait qu’il doit répondre à une question, mais qui ne la connaît pas … Alors il cherche les réponses qui vont l’amener à cette question. Ce n’est pas un choix, c’est quelque chose qu’on a en soi, une façon d’exister, de réagir, de respirer… c’est une névrose, un caractère particulier.
Et le rôle social de l’artiste ?
C’est de faire avancer la conscience humaine pour tous ceux qui n’en ont pas le temps. C’est transformer la société en proposant un exemple de beauté qui, quand il aura fait son chemin dans la tête des gens, sera décliné dans toute la société. L’art, c’est comme un nouveau monde qui s’ouvre à chaque tableau. C’est pour ça qu’on en a besoin… Sans les artistes, la vie deviendrait de plus en plus moche et terne. L’artiste nourrit la civilisation, il la représente, il réfléchit…c’est le seul qui a le temps de le faire, il est payé pour ça.
Quels sont les artistes qui t’ont donné envie d’écrire et de faire des chansons ?
Gamin, j’adorais les albums BBH 75 et Irradié d’Higelin, et je connaissais Charles Trenet par cœur, c’était ça, ma chanson française. Plus tard, j’ai flashé sur Blaise Cendrars, c’est lui qui m’a donné envie d’écrire des textes. Puis, j’ai découvert Eric Lareine par hasard à Toulouse et j’ai pris une énorme tarte ! Ses textes étaient super bien, il hurlait, il chantait et il bougeait comme il était, sans se prendre la tête, ça m’a épaté… En rentrant chez moi, je me suis dit qu’il avait raison et je me suis mis à bosser mes textes pour en faire des chansons. C’est vraiment le seul français qui m’a influencé.
Quelle est ta définition du bonheur ?
C’est peut être d’arrêter de réfléchir cinq minutes, d’arrêter d’avancer… Faire une pause avant de repartir au combat. C’est de savoir que quand tu pars, tu vas revenir et qu’il y aura quelqu’un que tu seras content de retrouver. C’est Rentrer Au Port. C’est aussi faire les choses qu’on aime, avec les gens qu’on aime et pour les gens qu’on aime… Donc moi, je suis plutôt heureux.
Donc à l’inverse de l’image que les médias donnent souvent de toi ?
Oui, et c’est ce qui m’énerve. Je ne suis pas quelqu’un de désespéré. Au contraire, j’ai tellement de chance et de raisons de ne pas me plaindre que ce serait un luxe inouï d’être déprimé. Mais je vis dans cette ambiguïté depuis le début car le message que j’envoie n’est pas très clair ; je brouille trop les pistes. Et les gens prennent mes chansons au premier degré. Mais ce n’est pas ma responsabilité. En fait, je fais des chansons sur ce qui vient contrarier mon bonheur, pour me débarrasser du problème, un peu comme une psychanalyse… Et ça me réussit. C’est ma façon de me battre contre l’adversité, en en faisant quelque chose de beau… et c’est tout ce que je sais faire.
Interview par Stef Chanmar
Mano Solo
Au moment où paraît son nouvel album Rentrer Au Port, rencontre avec un des derniers francs-tireurs de la chanson française. Mano Solo l’écorché vif, entier, sensible, exigeant, et qu’on découvre tout simplement humain et heureux. Rendez-vous au Théâtre équestre Zingaro, sous le soleil d’Aubervilliers.
Quel bilan tires-tu de l’autoproduction de In the Garden, ton précédent album ?
Mano Solo : Le bilan que j’en avais prévu, à savoir que la viabilité d’une autoproduction est un leurre… Au stade où j’en suis, après quatre ou cinq disques d’or, l’autoproduction c’est continuer à travailler dans les mêmes conditions qu’avant. C’est-à-dire en enregistrant dans un studio de qualité, avec des musiciens professionnels, un vrai budget de promotion, et en étant visible dans tous les magasins. Et j’ai donc prouvé que c’était voué à l’échec, puisque j’ai juste pu rembourser les 130000 euros que la banque m’avait prêtés en échange de l’hypothèque de ma baraque… Donc, quand on me sort que les majors sont des enculés, si c’est pour filer de la thune aux banquiers, qui sont eux de notoriété publique de vrais enculés, je ne vois pas l’intérêt… Ce que j’ai voulu démontrer, et que personne n’a voulu relayer dans la presse, c’est que le MP3 est l’outil du libéralisme. C’est grâce au MP3 que Virgin ou Warner mettent 30 ou 40 % de leur personnel au chômage. Et c’est totalement faux et démago de dire qu’internet propose un autre modèle de production que les maisons de disques… c’est ça le débat que je voulais lancer : ok on se débarrasse des majors, mais on fait quoi à la place ? Et vous le public, êtes-vous prêts à nous suivre ? Je suis passé de 150000 à 30000 ventes, c’est bien la preuve que le public n’était pas prêt à me suivre… On s’acharne sur les majors, mais en fait le problème est que les gens ne veulent plus payer et que n’importe quelle excuse sera bonne pour télécharger sans payer !
J’ai d’ailleurs lu que tu considérais les gens qui téléchargent illégalement comme des petits patrons exploiteurs qui profitent du travail des autres sans les rémunérer ?
Effectivement, pour moi ce sont de petits patrons libéraux… au même titre que le public qui, sous prétexte d’avoir acheté son ticket, se permet de te dire comment tu aurais dû être pendant ton concert, que tu n’aurais pas dû dire ça, qu’ils ne sont pas venus pour que tu leur parles de Sarkozy, etc… Quand j’étais gamin j’allais piquer des disques à la Fnac, mais au moins on avait des couilles, on se déplaçait, on prenait des risques… De toute façon, ce n’est pas le gamin qui télécharge ou qui pique des disques qui me dérange. Je m’adresse aux gens qui travaillent, qu’ils comprennent que personne ne travaille tout seul, surtout pas les artistes, et que tout travail mérite salaire. Moi je suis socialiste, et télécharger ce n’est pas l’accès à la culture, ni lutter contre l’exploitation de l’homme par l’homme. Au contraire, c’est mettre des prolos au chômage, toujours au profit des mêmes enculés. Donc c’est ambigu, je me retrouve à défendre des gens (les majors) que je méprise. Le problème, c’est que pour l’instant il n’existe pas d’autres moyens de production professionnelle. Et surtout pas Internet, tout ça c’est de la démagogie et de la désinformation !
Rentrer Au Port est le deuxième album que tu fais en petite formation (Daniel Jamet à la guitare, Régis Gizavo à l’accordéon et Fabrice Gratien au piano). Est-ce la formule idéale pour toi ?
Ça fait quatre ans qu’on joue ensemble et on a acquis une aisance formidable, c’est devenu aussi simple que de discuter… C’est le premier groupe que j’ai, où chacun apporte son truc, sans compter ni réfléchir. La musique naît sur place quand on joue ensemble chez moi. À tel point que deux tiers des paroles sont arrivées en même temps que la musique. Ce groupe c’est le plus beau jouet que j’ai jamais eu… Mais je ne pense pas que ça ait un grand intérêt pour le public de faire un troisième album comme ça. Donc, en ce moment je leur prends la tête pour qu’on évolue… je ne sais pas encore comment… Je veux garder ce noyau parce que ce sont mes potes, mais en intégrant quelqu’un d’autre. En fait, j’aimerais trouver un DJ qui me révolutionne tout et repartir sur un nouveau répertoire à explorer.
En 1995, à l’arrivée de Chirac au pouvoir, tu as fait un album punk-rock avec Les Frères Misère, ne penses-tu pas qu’avec Sarkozy comme président il est temps d’en refaire un autre ?
En fait, ça fait un an qu’on bosse dessus avec Daniel Jamet, en faisant des maquettes. Pour l’instant, on a un peu mis ça en stand-by, mais on a déjà un petit répertoire qu’on a commencé à répéter avec Hervé le bassiste de Karpatt, David le batteur de Maximum Kouette et Benamor qui jouait de la guitare avec Luke. Ce sera un peu plus pop que l’album des Frères Misère.
Quels étaient tes disques de chevet quand tu étais punk ?
J’adorais les disques de Génération X, le premier groupe de Billy Idol… Tous les trucs avec des chœurs un peu “teenage”, les Buzzcocks, 999, Stiff Little Fingers et puis The Ruts et Ultravox.
Peux-tu nous expliquer le titre du nouvel album Rentrer Au Port ?
Cet album, c’est un voyage entre deux états d’âme. Quand j’ai commencé à l’écrire, j’étais complètement détruit par une séparation… Peut être la plus belle déprime de ma vie… Finalement, quand j’ai réussi à relever la tête, que j’ai fait le choix de sortir de cette déprime, j’ai fait ce que j’ai toujours fait : mettre des mots sur ce qui m’arrivait, en faire des chansons pour évacuer la douleur, les jouer avec mes potes, pour que du coup ça devienne autre chose : un objet qui ne m’appartient plus. Rentrer Au Port, c’est un voyage sentimental qui part d’une désespérance totale et qui arrive à une nouvelle rencontre, une nouvelle histoire : la vie redémarre ! Je suis parti d’un grand malheur et en ce moment je suis extrêmement heureux… C’est pour ça aussi que j’aime cet album, ce ne sont que des extrêmes, c’est une bonne caricature de ma gueule… En fait tous mes albums sont des voyages sentimentaux, toutes mes chansons ne me viennent que de mon rapport aux femmes. J’aime aussi cet album parce que je me sens plus libre que sur tous les autres et qu’en sortant de ce voyage là, je me sens beaucoup mieux.
Chacun de tes albums semble être un nouveau combat, contre qui ?
Contre l’adversité avec les femmes, toujours. Chaque fois que je parle d’autre chose c’est parce que j’en ai marre, alors je déplace les sentiments, je fais un rideau de fumée… Quand j’ai fait Au Creux de Ton Bras, ça faisait longtemps que je ne prenais plus de came, je m’en foutais. C’était parce que j’en avais marre de dire à une femme que je l’aimais… C’était pour lui dire que j’étais en manque d’elle… Je ne sais écrire que sur ce qui me détruit, ce qui me fout la haine, je ne suis qu’un mec en réaction, pas un poète.
L’amour est-il toujours déçu ou malheureux ?
Non, pas nécessairement… La preuve en est qu’en ce moment je suis heureux et que ça m’est arrivé plein d’autre fois dans ma vie. Je ne suis pas fataliste, mais le problème c’est que l’amour n’est pas éternel, il est fragile… Tout dépend de toi, de ce que tu en fais… En vieillissant tu comprends qu’au lieu de reprocher des choses aux autres, tu devrais arrêter de répéter toujours les mêmes schémas et de te prendre la tête avec des choses inutiles…
Es-tu un homme en colère ?
Oui, et c’est ce que je dis depuis le début, je ne fais rien d’autre qu’être en colère.
Pourquoi ?
C’est ce qui me sauve la vie, car je ne peux pas concevoir ce qui peut me détruire tellement je suis prétentieux. C’est ça ma philosophie de la vie, tout ce qui m’énerve, qui me rend jaloux, je le transforme avec mes petits moyens pour en faire quelque chose d’autre. Mais je suis un jaloux positif, si je vois un dessin que je trouve beau, ça me fout en rogne et ça me pousse à essayer de faire mieux !
A l’heure des chanteurs consensuels et politiquement corrects (comme Bénabar, M et consorts), toi, tu as plutôt l’air exigeant avec ton public, pourquoi ?
Parce que pour moi “le public” ça n’existe pas, c’est un concept. Je m’adresse à des gens, des individualités qui m’écoutent… ou pas d’ailleurs. Le public c’est chaque personne qui décidera qu’il se sent concerné par ce que je fais. C’est leur choix de venir me voir en concert ou d’acheter mes disques, je n’ai pas de contrat avec eux, et je ne les considère pas comme des clients. Après, le respect ce n’est qu’un truc de façade… Quand je lis sur internet que je suis un sale con caractériel, il faudrait que je sois gentil avec ces gens-là ?
D’ailleurs tu n’hésites pas à virer des gens du forum de ton site internet ?
Oui, parce que pour moi c’est comme si je les avais invités chez moi et qu’ils venaient me faire chier… Et après je passe pour un facho, c’est délirant ! Je serais censé être un curé, tendre la joue gauche sous prétexte qu’ils ont acheté mes disques ? Internet est sûrement le média le plus populiste.
Qu’est-ce qu’un artiste pour toi ?
C’est celui qui se lève le matin avec une obsession et qui toute la journée va lui donner corps, quelque soit son moyen d’expression… Pour moi, l’artiste c’est quelqu’un qui sait qu’il doit répondre à une question, mais qui ne la connaît pas … Alors il cherche les réponses qui vont l’amener à cette question. Ce n’est pas un choix, c’est quelque chose qu’on a en soi, une façon d’exister, de réagir, de respirer… c’est une névrose, un caractère particulier.
Et le rôle social de l’artiste ?
C’est de faire avancer la conscience humaine pour tous ceux qui n’en ont pas le temps. C’est transformer la société en proposant un exemple de beauté qui, quand il aura fait son chemin dans la tête des gens, sera décliné dans toute la société. L’art, c’est comme un nouveau monde qui s’ouvre à chaque tableau. C’est pour ça qu’on en a besoin… Sans les artistes, la vie deviendrait de plus en plus moche et terne. L’artiste nourrit la civilisation, il la représente, il réfléchit…c’est le seul qui a le temps de le faire, il est payé pour ça.
Quels sont les artistes qui t’ont donné envie d’écrire et de faire des chansons ?
Gamin, j’adorais les albums BBH 75 et Irradié d’Higelin, et je connaissais Charles Trenet par cœur, c’était ça, ma chanson française. Plus tard, j’ai flashé sur Blaise Cendrars, c’est lui qui m’a donné envie d’écrire des textes. Puis, j’ai découvert Eric Lareine par hasard à Toulouse et j’ai pris une énorme tarte ! Ses textes étaient super bien, il hurlait, il chantait et il bougeait comme il était, sans se prendre la tête, ça m’a épaté… En rentrant chez moi, je me suis dit qu’il avait raison et je me suis mis à bosser mes textes pour en faire des chansons. C’est vraiment le seul français qui m’a influencé.
Quelle est ta définition du bonheur ?
C’est peut être d’arrêter de réfléchir cinq minutes, d’arrêter d’avancer… Faire une pause avant de repartir au combat. C’est de savoir que quand tu pars, tu vas revenir et qu’il y aura quelqu’un que tu seras content de retrouver. C’est Rentrer Au Port. C’est aussi faire les choses qu’on aime, avec les gens qu’on aime et pour les gens qu’on aime… Donc moi, je suis plutôt heureux.
Donc à l’inverse de l’image que les médias donnent souvent de toi ?
Oui, et c’est ce qui m’énerve. Je ne suis pas quelqu’un de désespéré. Au contraire, j’ai tellement de chance et de raisons de ne pas me plaindre que ce serait un luxe inouï d’être déprimé. Mais je vis dans cette ambiguïté depuis le début car le message que j’envoie n’est pas très clair ; je brouille trop les pistes. Et les gens prennent mes chansons au premier degré. Mais ce n’est pas ma responsabilité. En fait, je fais des chansons sur ce qui vient contrarier mon bonheur, pour me débarrasser du problème, un peu comme une psychanalyse… Et ça me réussit. C’est ma façon de me battre contre l’adversité, en en faisant quelque chose de beau… et c’est tout ce que je sais faire.
Interview par Stef Chanmar
Mano Solo
Au moment où paraît son nouvel album Rentrer Au Port, rencontre avec un des derniers francs-tireurs de la chanson française. Mano Solo l’écorché vif, entier, sensible, exigeant, et qu’on découvre tout simplement humain et heureux. Rendez-vous au Théâtre équestre Zingaro, sous le soleil d’Aubervilliers.
Quel bilan tires-tu de l’autoproduction de In the Garden, ton précédent album ?
Mano Solo : Le bilan que j’en avais prévu, à savoir que la viabilité d’une autoproduction est un leurre… Au stade où j’en suis, après quatre ou cinq disques d’or, l’autoproduction c’est continuer à travailler dans les mêmes conditions qu’avant. C’est-à-dire en enregistrant dans un studio de qualité, avec des musiciens professionnels, un vrai budget de promotion, et en étant visible dans tous les magasins. Et j’ai donc prouvé que c’était voué à l’échec, puisque j’ai juste pu rembourser les 130000 euros que la banque m’avait prêtés en échange de l’hypothèque de ma baraque… Donc, quand on me sort que les majors sont des enculés, si c’est pour filer de la thune aux banquiers, qui sont eux de notoriété publique de vrais enculés, je ne vois pas l’intérêt… Ce que j’ai voulu démontrer, et que personne n’a voulu relayer dans la presse, c’est que le MP3 est l’outil du libéralisme. C’est grâce au MP3 que Virgin ou Warner mettent 30 ou 40 % de leur personnel au chômage. Et c’est totalement faux et démago de dire qu’internet propose un autre modèle de production que les maisons de disques… c’est ça le débat que je voulais lancer : ok on se débarrasse des majors, mais on fait quoi à la place ? Et vous le public, êtes-vous prêts à nous suivre ? Je suis passé de 150000 à 30000 ventes, c’est bien la preuve que le public n’était pas prêt à me suivre… On s’acharne sur les majors, mais en fait le problème est que les gens ne veulent plus payer et que n’importe quelle excuse sera bonne pour télécharger sans payer !
J’ai d’ailleurs lu que tu considérais les gens qui téléchargent illégalement comme des petits patrons exploiteurs qui profitent du travail des autres sans les rémunérer ?
Effectivement, pour moi ce sont de petits patrons libéraux… au même titre que le public qui, sous prétexte d’avoir acheté son ticket, se permet de te dire comment tu aurais dû être pendant ton concert, que tu n’aurais pas dû dire ça, qu’ils ne sont pas venus pour que tu leur parles de Sarkozy, etc… Quand j’étais gamin j’allais piquer des disques à la Fnac, mais au moins on avait des couilles, on se déplaçait, on prenait des risques… De toute façon, ce n’est pas le gamin qui télécharge ou qui pique des disques qui me dérange. Je m’adresse aux gens qui travaillent, qu’ils comprennent que personne ne travaille tout seul, surtout pas les artistes, et que tout travail mérite salaire. Moi je suis socialiste, et télécharger ce n’est pas l’accès à la culture, ni lutter contre l’exploitation de l’homme par l’homme. Au contraire, c’est mettre des prolos au chômage, toujours au profit des mêmes enculés. Donc c’est ambigu, je me retrouve à défendre des gens (les majors) que je méprise. Le problème, c’est que pour l’instant il n’existe pas d’autres moyens de production professionnelle. Et surtout pas Internet, tout ça c’est de la démagogie et de la désinformation !
Rentrer Au Port est le deuxième album que tu fais en petite formation (Daniel Jamet à la guitare, Régis Gizavo à l’accordéon et Fabrice Gratien au piano). Est-ce la formule idéale pour toi ?
Ça fait quatre ans qu’on joue ensemble et on a acquis une aisance formidable, c’est devenu aussi simple que de discuter… C’est le premier groupe que j’ai, où chacun apporte son truc, sans compter ni réfléchir. La musique naît sur place quand on joue ensemble chez moi. À tel point que deux tiers des paroles sont arrivées en même temps que la musique. Ce groupe c’est le plus beau jouet que j’ai jamais eu… Mais je ne pense pas que ça ait un grand intérêt pour le public de faire un troisième album comme ça. Donc, en ce moment je leur prends la tête pour qu’on évolue… je ne sais pas encore comment… Je veux garder ce noyau parce que ce sont mes potes, mais en intégrant quelqu’un d’autre. En fait, j’aimerais trouver un DJ qui me révolutionne tout et repartir sur un nouveau répertoire à explorer.
En 1995, à l’arrivée de Chirac au pouvoir, tu as fait un album punk-rock avec Les Frères Misère, ne penses-tu pas qu’avec Sarkozy comme président il est temps d’en refaire un autre ?
En fait, ça fait un an qu’on bosse dessus avec Daniel Jamet, en faisant des maquettes. Pour l’instant, on a un peu mis ça en stand-by, mais on a déjà un petit répertoire qu’on a commencé à répéter avec Hervé le bassiste de Karpatt, David le batteur de Maximum Kouette et Benamor qui jouait de la guitare avec Luke. Ce sera un peu plus pop que l’album des Frères Misère.
Quels étaient tes disques de chevet quand tu étais punk ?
J’adorais les disques de Génération X, le premier groupe de Billy Idol… Tous les trucs avec des chœurs un peu “teenage”, les Buzzcocks, 999, Stiff Little Fingers et puis The Ruts et Ultravox.
Peux-tu nous expliquer le titre du nouvel album Rentrer Au Port ?
Cet album, c’est un voyage entre deux états d’âme. Quand j’ai commencé à l’écrire, j’étais complètement détruit par une séparation… Peut être la plus belle déprime de ma vie… Finalement, quand j’ai réussi à relever la tête, que j’ai fait le choix de sortir de cette déprime, j’ai fait ce que j’ai toujours fait : mettre des mots sur ce qui m’arrivait, en faire des chansons pour évacuer la douleur, les jouer avec mes potes, pour que du coup ça devienne autre chose : un objet qui ne m’appartient plus. Rentrer Au Port, c’est un voyage sentimental qui part d’une désespérance totale et qui arrive à une nouvelle rencontre, une nouvelle histoire : la vie redémarre ! Je suis parti d’un grand malheur et en ce moment je suis extrêmement heureux… C’est pour ça aussi que j’aime cet album, ce ne sont que des extrêmes, c’est une bonne caricature de ma gueule… En fait tous mes albums sont des voyages sentimentaux, toutes mes chansons ne me viennent que de mon rapport aux femmes. J’aime aussi cet album parce que je me sens plus libre que sur tous les autres et qu’en sortant de ce voyage là, je me sens beaucoup mieux.
Chacun de tes albums semble être un nouveau combat, contre qui ?
Contre l’adversité avec les femmes, toujours. Chaque fois que je parle d’autre chose c’est parce que j’en ai marre, alors je déplace les sentiments, je fais un rideau de fumée… Quand j’ai fait Au Creux de Ton Bras, ça faisait longtemps que je ne prenais plus de came, je m’en foutais. C’était parce que j’en avais marre de dire à une femme que je l’aimais… C’était pour lui dire que j’étais en manque d’elle… Je ne sais écrire que sur ce qui me détruit, ce qui me fout la haine, je ne suis qu’un mec en réaction, pas un poète.
L’amour est-il toujours déçu ou malheureux ?
Non, pas nécessairement… La preuve en est qu’en ce moment je suis heureux et que ça m’est arrivé plein d’autre fois dans ma vie. Je ne suis pas fataliste, mais le problème c’est que l’amour n’est pas éternel, il est fragile… Tout dépend de toi, de ce que tu en fais… En vieillissant tu comprends qu’au lieu de reprocher des choses aux autres, tu devrais arrêter de répéter toujours les mêmes schémas et de te prendre la tête avec des choses inutiles…
Es-tu un homme en colère ?
Oui, et c’est ce que je dis depuis le début, je ne fais rien d’autre qu’être en colère.
Pourquoi ?
C’est ce qui me sauve la vie, car je ne peux pas concevoir ce qui peut me détruire tellement je suis prétentieux. C’est ça ma philosophie de la vie, tout ce qui m’énerve, qui me rend jaloux, je le transforme avec mes petits moyens pour en faire quelque chose d’autre. Mais je suis un jaloux positif, si je vois un dessin que je trouve beau, ça me fout en rogne et ça me pousse à essayer de faire mieux !
A l’heure des chanteurs consensuels et politiquement corrects (comme Bénabar, M et consorts), toi, tu as plutôt l’air exigeant avec ton public, pourquoi ?
Parce que pour moi “le public” ça n’existe pas, c’est un concept. Je m’adresse à des gens, des individualités qui m’écoutent… ou pas d’ailleurs. Le public c’est chaque personne qui décidera qu’il se sent concerné par ce que je fais. C’est leur choix de venir me voir en concert ou d’acheter mes disques, je n’ai pas de contrat avec eux, et je ne les considère pas comme des clients. Après, le respect ce n’est qu’un truc de façade… Quand je lis sur internet que je suis un sale con caractériel, il faudrait que je sois gentil avec ces gens-là ?
D’ailleurs tu n’hésites pas à virer des gens du forum de ton site internet ?
Oui, parce que pour moi c’est comme si je les avais invités chez moi et qu’ils venaient me faire chier… Et après je passe pour un facho, c’est délirant ! Je serais censé être un curé, tendre la joue gauche sous prétexte qu’ils ont acheté mes disques ? Internet est sûrement le média le plus populiste.
Qu’est-ce qu’un artiste pour toi ?
C’est celui qui se lève le matin avec une obsession et qui toute la journée va lui donner corps, quelque soit son moyen d’expression… Pour moi, l’artiste c’est quelqu’un qui sait qu’il doit répondre à une question, mais qui ne la connaît pas … Alors il cherche les réponses qui vont l’amener à cette question. Ce n’est pas un choix, c’est quelque chose qu’on a en soi, une façon d’exister, de réagir, de respirer… c’est une névrose, un caractère particulier.
Et le rôle social de l’artiste ?
C’est de faire avancer la conscience humaine pour tous ceux qui n’en ont pas le temps. C’est transformer la société en proposant un exemple de beauté qui, quand il aura fait son chemin dans la tête des gens, sera décliné dans toute la société. L’art, c’est comme un nouveau monde qui s’ouvre à chaque tableau. C’est pour ça qu’on en a besoin… Sans les artistes, la vie deviendrait de plus en plus moche et terne. L’artiste nourrit la civilisation, il la représente, il réfléchit…c’est le seul qui a le temps de le faire, il est payé pour ça.
Quels sont les artistes qui t’ont donné envie d’écrire et de faire des chansons ?
Gamin, j’adorais les albums BBH 75 et Irradié d’Higelin, et je connaissais Charles Trenet par cœur, c’était ça, ma chanson française. Plus tard, j’ai flashé sur Blaise Cendrars, c’est lui qui m’a donné envie d’écrire des textes. Puis, j’ai découvert Eric Lareine par hasard à Toulouse et j’ai pris une énorme tarte ! Ses textes étaient super bien, il hurlait, il chantait et il bougeait comme il était, sans se prendre la tête, ça m’a épaté… En rentrant chez moi, je me suis dit qu’il avait raison et je me suis mis à bosser mes textes pour en faire des chansons. C’est vraiment le seul français qui m’a influencé.
Quelle est ta définition du bonheur ?
C’est peut être d’arrêter de réfléchir cinq minutes, d’arrêter d’avancer… Faire une pause avant de repartir au combat. C’est de savoir que quand tu pars, tu vas revenir et qu’il y aura quelqu’un que tu seras content de retrouver. C’est Rentrer Au Port. C’est aussi faire les choses qu’on aime, avec les gens qu’on aime et pour les gens qu’on aime… Donc moi, je suis plutôt heureux.
Donc à l’inverse de l’image que les médias donnent souvent de toi ?
Oui, et c’est ce qui m’énerve. Je ne suis pas quelqu’un de désespéré. Au contraire, j’ai tellement de chance et de raisons de ne pas me plaindre que ce serait un luxe inouï d’être déprimé. Mais je vis dans cette ambiguïté depuis le début car le message que j’envoie n’est pas très clair ; je brouille trop les pistes. Et les gens prennent mes chansons au premier degré. Mais ce n’est pas ma responsabilité. En fait, je fais des chansons sur ce qui vient contrarier mon bonheur, pour me débarrasser du problème, un peu comme une psychanalyse… Et ça me réussit. C’est ma façon de me battre contre l’adversité, en en faisant quelque chose de beau… et c’est tout ce que je sais faire.
Interview par Stef Chanmar
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