J’ai vu une lune crever à l’horizon des rêves Le monde basculer dans la benne à ordure Les hommes se précipiter dans le théâtre en ruine J’ai vu l’animal qu’on tue au rebord de la fenêtre Et l’enfant nu qui ne voulait pas naître La peau des humiliés dressée en étendard J’ai vu la caravelle fracassée dans le caniveau Le crapaud éventré décalqué sur le bitume Les jouets de noël accrochés au pare brise J’ai vu l’écorché et l’amant malheureux La soie qui dégouline aux crocs du boucher Le silence des runes au milieu des mots inutiles J’ai vu ma main battre sur mon cœur Comme un morceau de foie offert au mendiant Comme la patate chaude qu’on se refile dans le soir J’ai vu les routes démarrées au téton des péninsules Les barques des marchands qui croulent sous le poids de l’or Les banques appointées au profit des croque-morts J’ai vu la roche percer sous la chair L’enfant jeté à la porte cochère Et la femme qui pleure dans ses mains en jachère J’ai vu la colère du ciel pleuvoir sempiternelle Les vagues d’indignation se briser en autant d’écume Les manifestations s’évaporer sur le bitume J’ai vu la loi qui marche au pas policier Le juge rabaissé aux portes du palais Et l’Elysée mentir par tous les courants d’air J’ai vu le sédentaire s’édenter au fond de sa retraite Et le nomade chassé de ses camps de misère Dans une Europe malade de ses biles noires J’ai vu les navires hauturiers s’encalminer dans les déserts Les bancs de poisson crever comme des bulles Sur les pages toujours blanches des ministères J’ai vu le veau d’or le dieu dollar la pute euro Le marteau et l’enclume marteler les peuples La ceinture de chasteté crochée au ventre des miséreux J’ai vu dans les yeux les orbites sans espoir Les mains froides qui n’osent plus saisir Ni l’outil ni la rame ni la main qui se tend J’ai vu dans le matin encore tout écharpé de songes Nos pensées s’envoler sans désir de retour Nos amours se risquer dans le ciel sans amour J’ai vu la fiancée qui prenait ses distances En portant ses dentelles dans le grenier obscur Où des hommes s’épuisent à murmurer sans nom J’ai vu le jeune homme danser dans la foule abrutie Les yeux fermés et le corps en toupie Pour un peu de légèreté et pour toujours l’oubli J’ai vu la porte battre au vent du soir Et la paupière s’abattre comme pierre tombale Sur les pitreries des hommes en costume J’ai vu ce qui méritait si peu de se voir Oubliant que le jour à venir est plus noir Que l’oubli enfoui dans nos mémoires….
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