C’était un matin comme les autres matins
Des bruits dans la cuisine, une odeur de café
La porte de la chambre ouverte sur l’escalier
A entendre les parents qui murmurent sans fin
Un matin pour se taire dans le chant des oiseaux
Pour paresser au lit en poursuivant ce rêve
D’une voile au loin dans le vent qui se lève
Mais c’est le bruit d’un train et le pas du bourreau
C’était un matin pour sourire aux pleurs de l’enfant
Donner le sein auprès du poêle qui ronfle
La bouche qui tête et le sein qui se gonfle
La tête un peu ailleurs qui guette le passant
Un matin pour raconter ses rêves de la nuit
Au père qui sourit tapotant son journal
A la mère au petit qui calme sa fringale
A la sœur qui ne veut plus manger que des fruits
C’était un matin de draps blancs dans le vent
De robes qui séchaient dans le soleil nouveau
De layettes agitées par de là le carreau
Grains d’orge broyés et un peu de lait blanc
Un matin pourtant sans cloche qui résonne
Et des valises prêtes au cas où on ne sait
A quelle heure il faudra attacher ses lacets
Sans un regard aucun pour ce qu’on abandonne
C’était un matin vert bouteille sur Paris
Vert de gris sur les routes endormies de province
Des appartements sans bruit et sans porte qui grince
Pour écouter la rue et Pétain qui trahit
Un matin de bottes lourdes et de voix gutturales
De képis bien français de voisins qui se cachent
Et le père qu’on tue et l’enfant qu’on arrache
Les wagons à bestiaux le voyage infernal
C’était un matin la maison s’en souvient
Le bol est toujours là et le linge qui sèche
Les valises sont prêtes pour partir en Ardèche
Mais il n’y a plus personne à qui tendre la main
Un matin d’exilé sans retour dans le soir
Le yiddish oublié dans les maisons qu’on pille
L’étoile en nous sans fin qui brûle et qui grésille
Béance de l’histoire au cœur de nos mémoires
C’était un matin et c’était déjà la nuit
Le ciel adorable dans la fumée des trains
La cuisine déserte, sur la table le pain
Les langes de l’enfant, le journal qu’on lit
Un matin dont on ne revient pas
Pour accomplir au soir les gestes de la nuit
Pour rassurer l’enfant qui écoute les bruits
Qui montent de la rue au pas sourd des soldats
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