Reprenons…
Je est définitivement un autre, comme les autres. Je se doit donc de parler comme un il. Même ligoté, menotté, je parle. Je distribue aux uns le mérite, aux autres les profits. Et quand je parle, il faut comprendre il parle. Certains verbes sont dociles, je distribue, il distribue, rien à redire, tout à entendre. D’autres le sont moins, je est bute sur je suis, l’oreille est écorchée, arrachée voire. Sous le manteau, le costume, la cravate, je continue, je perce, et persévère, incognito.
- c’est de la récupération !
- c’est du caméléon !
- Non ! De l’accordéon ! Quand vous lisez je vous accordez on !
- Tour de passe-passe, mystification ! Personne ne va s’y reconnaître !
On ne sait pas ce que dit je. Que dit je ? Ce qu’il dit. Ah bon ! Je n’est pas à une faute près, dès lors qu’il apparaît en tête de phrase, de gondole, de chef d’œuvre longtemps couché de bonne heure.
- Mais la situation risque d’être catastrophique ! Si le noyau ne tient plus compte des ordres de la centrale, où allons nous ?
- Il paraît que le nu éclaire par d’autres moyens ?
- Ce n’est pas dans Klausvitz !
- Tu as raison !
- Nous serions alors dans la merde la plus totale ?
Il devrait remonter à De Gaulle, qui ne dit pas je, mais qui dit De Gaulle, ou même à César qui avait compris, faute sans doute de moyen approprié, qu’il valait mieux s’appeler par son propre nom plutôt que de dire je.
- Dictature !
- Forfaiture !
- Caricature !
Extrait : « La nation discernait, d’instinct, que dans le trouble où elle était plongée elle serait à la merci de l’anarchie, puis de la dictature, si JE ne me trouvais là pour lui servir de guide et de centre de ralliement. Elle s’attachait aujourd’hui à de Gaulle pour échapper à la subversion comme elle l’avait fait hier pour être débarrassée de l’ennemi. » Le Salut P.30
- C’est lui qui dit ça ?
- Mais non c’est je !
- Je n’y comprend rien. Il est qui lui ?
- Moi…
- Oh !!!
- Je est donc bien un il !
- Nous est très embêté, il ne sait plus comment parler.
- Mais qu’il parle bon dieu ! qu’il parle !
Les insurgés se taisent autour de la parole qui a la tête qui tourne. Une larme coule lentement de son œil gonflé par le chagrin et glisse lentement entre sa raie des fesses. Qui veut d’elle ? Qui se soucie d’elle ?
- Heu ! Qui a dit « bon dieu » ? ça n’est pas dans le texte.
- C’est peut-être un leurre ?
- Ou juste une manière de parler de lui.
- Qui lui ?
- J…..
- Oh merde !
La parole n’est pas mécontente, on vient encore de la prendre, de la donner, de la couper. Du coup elle essuie sa larme, et se fend d’un grand sourire.
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